Musique congolaise: haro sur les «mabanga»

Publié le par Célestin S. Mansévani

Musique congolaise – Haro sur les «mabanga» !

La musique congolaise moderne est présentement sur les traces de ses précurseurs dont les plus connus, Wendo, Jimmy, Paul Kamba, Grand Kallé, Franco Luambo et Lucie Eyenga, sont passés de vie à trépas. En fait, il y a longtemps déjà qu’elle agonisait. Personne n’y avait prêté attention à l’époque. Et pour cause !

C’est une loi universelle. Ainsi va le pays; ainsi vont le sport, la musique et les arts.

Prenons pour exemple le sport. Le football congolais a déjà atteint de hauts sommets. Qui ne se souvient pas de l’époque glorieuse des Léon Mukuna «Trouet», «Popol-Gonano» Bonga-Bonga, Max «Ricky Coppens» Mayunga, Faustin Nzeza «Mermans», Paul Kibiasi «Vignal», Albert Mayama «Braine», Julien Kialunda «Puskas», Lucien Ndala, André Assaka «Assassin» et autres qui ont constitué la redoutable formation des Lions des années cinquante? Pour ceux que cela intéresse, voici deux extraits publiés par le Groupe Presse Avenir sous la plume de Paul Bolia  à ce sujet.

«En 1957, les anciens footballeurs de la capitale, Léopoldville à l’époque, rassemblés au sein de l’équipe nationale " Les Lions " actuelle Léopards, s’étaient rendus en Belgique où ils avaient récoltés un franc succès. En effet, sur les cinq rencontres livrées, Les Lions avaient perdu un match contre Anderlecht 1-9, gagné deux matches notamment contre Olympique de Charleroi 5-3 et contre La Gantoise 4-3 et ils ont concédé deux matches nuls notamment face à Standard de Liège 2-2 et face à Beerschot 3-3. »

Avez-vous vu jouer ou entendu parler de Paul Bonga-Bonga, ancien feu-follet du F.C. Daring-Imana Matiti mabe de Kinshasa? Voici ce que le même auteur nous rapporte de lui.

«Paul Bonga-Bonga " Bopol " transféré au Standard de Liège en 1957. sacré second meilleur joueur européen en 1962 (soulier d’argent) après Van Himst d’Anderlecht (soulier d’or). Sélectionné dans l’équipe des meilleurs joueurs mondiaux suivant le référendum organisé en octobre 1962 par les chroniqueurs sportifs du journal Anglais " Le Soccer " qui donna la formation suivante : Grasics (Uruguay), Bergmark (Suède), Nilton Santos et Pelé (Brésil), Germano (Portugal), Blanchflower (Irlande), Puskas, Kubala, Di Stefano et Gento (Espagne) et Bonga Bonga (Congo/Kinshasa).»

Notre sport national a poursuivi sur sa belle lancée dans les années soixante-dix. Qui a oublié les Lobilo, Raoul Kidumu, Kibonge Seigneur Gento, Adelar Mayanga, nos Léopards, héros de la Coupe d’Afrique des Nations en 1973, qui ont représenté notre continent au Mundial de 1974 ?

Venons-en à notre sujet principal: notre musique qui, elle aussi, n’est pas demeurée en reste.

Au temps colonial et dans les années qui ont suivi l’accession du pays à sa souveraineté, le Grand Kallé, Gérard Madiata, Vicky Longomba, Frank Lassan et Docteur Nico, Franco de Mi-Amor et Rochereau Pascal ne nous ont-ils pas abreuvés de chansons extraordinaires au point qu’ils ont conquis le monde ? En 1959, L’African Jazz n’a-t-il pas accompagné nos politiciens à la Table ronde qui eut lieu à Bruxelles et qui devait déboucher sur l’indépendance de notre pays ? Sur le plan local, n’ont-ils pas agrémenté les grands événements politiques, familiaux et socioculturels de notre cher Congo ? N’ont-ils pas conquis les cœurs des mélomanes et habitués des bars-dancings ? Les nostalgiques vous affirmeront que, à cette époque, Joseph Kabasele et son African Jazz interprétaient avec brio des chansons de musiciens étrangers tels que Tino Rossi, Henri Salvador, Dalida, Édith Piaf et autres dont «La dernière Danse», «Ma Doudou», «Timide ma Sérénade». Notre cher Grand Kallé n’aurait sûrement pas connu tant de succès s’il n’avait pas été instruit. En ce temps-là, la plupart des musiciens avaient fréquenté des écoles moyennes ou secondaires.

Venons-en au fait. Puisque c’est le phénomène des «mabanga» que nous voulons dénoncer, est-il besoin de rappeler que nos musiciens ont toujours dédié des chansons à des noms connus ?

Kenge, Joséphine, K.J., Sophia, Djibebele, Jamais Kolonga, Laurent Masibu, Wetch, Mukala, Ya Gaby, Chantal, Marie Nella, Coco, Matinda, Mbawu, Dati Pétrole entre autres, sont de celles-là. Les musiciens exprimaient leurs sentiments: l’amour, la sympathie, la déception, la haine… Ils chantaient  surtout pour le plaisir.

Les choses ont changé plus tard. Pourquoi ? D’abord, il faut se rappeler que les musiciens de la fin des années soixante-dix ont eu moins de chance au plan de la scolarité en raison entre autres de la dégringolade de notre économie. Du coup, les orchestres se préoccupaient désormais plus du talent des musiciens que de leur niveau d’instruction. Le recours à l’authenticité n’a pas aidé non plus. Les chansons étrangères et leur interprétation ont été frappées d’interdit. Dès lors, notre musique fut confinée à une sorte de protectionnisme culturel à la mode congolaise, qui a fait que les artistes n’avaient plus besoin de composer ou d’interpréter des chansons en langues étrangères. Désormais, tout se passant en lingala, bon débarras pour l’effort scolaire !

Continuons ! Les musiciens, c’est connu, adorent mener la vie de château quand bien même ils n’en disposeraient pas des moyens. Or, avec leurs déboires avec la SONECA, ajoutés à la piètre performance de notre économie, les ont placés dans une situation d’insécurité financière. À part Franco Luambo, qui bénéficiait des mannes du régime, et Verckys Kiamuangana, qui s’est converti à l’édition des disques avec sa Maison Vévé et à qui je rends un hommage particulier- lui qui a permis à bien de nos jeunes orchestres de se créer et de s’épanouir- les autres avaient du mal à suivre le rythme.

Conséquence ? Ils n’ont donc eu d’autre choix que de se mettre à la solde de certains individus sans passé ni talent ni exploit mais en mal de gloire et pouvant casquer gros. Le résultat ne s’est pas fait attendre. Désormais, on ne chantait plus simplement pour le plaisir mais aussi pour l’argent.

C’est la troupe à Franco qui a donné le ton. Mulele, Faria, Dibatai, Sandoka, Lukusa Tanzi, Père Boucher, Mao, Mudizo, Teddy Kinsala, Pélé Munderto et autres sont autant de mécènes qui ont bénéficié de ces dédicaces. Franco, qui aurait dû intervenir, a laissé faire, préférant se convertir dans les chansons publicitaires et patriotiques, en alternance avec les satyres dont Falaswa, Hélène et Mpaka Lowi, des chansons dépourvues de moralité qui lui ont d’ailleurs valu un séjour en prison. Tiré de là, ne me demandez pas comment, il s’est cru désormais devenu intouchable et en a remis: «Tailleur», «Très impoli», «Mario», «Très fâché», «Mamou» et tant d’autres attaques personnelles.

Après la mort du Grand maître Luambo, les gros commanditaires se comptant désormais au compte-gouttes, il est venu une idée saugrenue à quelqu’un qui passait par là. Il s’est demandé si le nombre des dédicacés ne pouvait pas compenser la qualité des commanditaires. «En fin renard, Madilu Système, puisque c’est l’homme par qui le scandale est venu, qui faisait déjà partie du système, a trouvé là une occasion d’instituer son système à lui, le «Multi-system», consistant à la multiplication par mille des bénéficiaires de dédicaces. Je n’exagère pas. Il lui est arrivé de citer trois mille noms dans une seule chanson! Désormais le mal était fait. Les autres musiciens, à part Sam Mangwana, je lui tire mon chapeau, ne se sont pas fait prier pour embarquer sur le train déjà en route.

Les «mabanga» ont ainsi été institutionnalisés. Je me souviens de Koffi Olomidé qui avait un jour déclaré au cours d’une émission télévisée sur RFO ne pas connaître ou n’avoir jamais rencontré un de ces Africains bien nantis qui lui avait envoyé un gros chèque. Cela se passe de tout commentaire !

Pour un des chanteurs les plus prolifiques de sa génération, dont j’admire personnellement la créativité, qui a publiquement avoué au cours de l’émission précitée que les commanditaires casquaient gros, il n’y a pas à se surprendre qu’il se soit rapidement enrichi. Koffi étant un des modèles par excellence de la génération actuelle, je ne vois pas comment combattre et éradiquer le phénomène des «mabanga»

Plutôt que de condamner les musiciens, posons-nous la question suivante : est-il normal que, ailleurs à travers le monde, les musiciens roulent sur l’or alors que les nôtres doivent loger le diable et continuellement vivre dans la dèche ? Dans la vie, rien n’est impossible. C’est une question de volonté politique. Le Ministère de la Culture devrait prendre ses responsabilités pour offrir à nos artistes musiciens des conditions de vie décentes. Il est bien placé pour trouver des solutions aux problèmes tant ceux de la SONECA que de ceux de la survie de nos musiciens, obligés à jouer les mendiants pour survivre. Il peut aussi faire bannir à jamais cette pratique

douteuse.

En ce qui nous concerne, nous ne pouvons pas manquer cette occasion pour lancer un appel de détresse aux dédicacés. Mes chers compatriotes, l’héroïsme ne se mesure pas en terme d’espèces sonnantes. Les vrais héros n’ont pas besoin de publicité. Ils sont nombreux ceux qui ont fait ou font la pluie et le beau temps, qui ont laissé ou laissent des traces par leurs exploits, leurs œuvres et leurs réalisations. Grands ou petits, ils sont devenus ou deviennent ainsi, à leur corps défendant, des idoles incontestées. En voulez-vous des noms ? Commençons par les frères célèbres. Il y a eu les Nimy, les Nzeza, les Sakombi, les Kanza, les Soki, Bokelo, Dewayon et Porthos, Sesevi Mansevani et Bomengo, Franco et Bavon Marie-Marie et j’en passe. Ensuite, nous avons connu de nombreuses sommités: Bumba Moaso, Singa Odju, Seti Yale, Mokolo wa Mpombo, Mpinga Kasenda, Mahele, Bobozo, Bolozi et autres. Vous intéressez-vous aux  sportifs ? Dans ce cas les noms comme Komiso, Paul Bonga-Bonga, Seigneur Kibonge,  Makelele, Mutombo, Edingwe, Puma Noir et Mamba Shako vous diront quelque chose. Voulez-vous des noms de musiciens ? Wendo Kolosoy, Mwanga Paul, Lucie Eyenga, Tabu Ley Rochereau, Franco Luambo Makiadi, Dr Nico Kasanda, Grand Kallé, Mpongo Love,  Abeti Masikini, Simaro Masiya Lutumba, Verckys Kiamuangana, Koffi Olomide, Papa Wemba, Mujos, Kester Emeneya, Lita Bembo,  Kanda Bongo Man, Pépé Manuaku, Sangana, Sam Mangwana, Gérard Madiata, Champro King, etc. Vous souvenez-vous de ces as du petit écran que furent Benoît Lukunku, Lutu Mabangu, Kayumbi Beya, Alphonse Mavungu,  Mangobo, Mundele Ndombe, Lumbana Kapasa, Kabangu Tshita, Kadima Bukasa, Kwebe Kimpele, Stéphane Kitutu O’Leontwa, Siatula et Émile Lukezo ? Parlez-moi de Makani, de Mama Poto, de Charlot, de Mbelekete, d’Angwalima. La liste est trop longue. Tous ceux-là ont-ils graissé des pattes de qui que ce soit ? Ne sont-ce plutôt pas les foules et les chasseurs d’images qui couraient après eux ? Décidément, les temps ont changé!

Qu’à cela ne tienne ! Nous aimons tous les honneurs, la réputation et la célébrité. C’est normal. C’est humain. «Vanitas vanitatun» (Ô vanité des vanités!) Mais, de grâce, faisons-le dans les règles de l’art ! Vous pouvez supporter financièrement nos musiciens sans leur imposer des dédicaces en retour ou alors demandez-leur qu’ils le fassent pour vous seul comme l’ont fait Lutumba avec «Sandoka», Josky avec «Faria» et Ntesa avec «Mulele», tous des chefs-d’œuvre incontestés, qui ne choquent pas. Ce sont plutôt ces litanies de noms balancés sans raison apparente, les «mabanga», pour ne pas les citer, que nous décrions du fait qu’elles avilissent notre chère belle musique. Vous pouvez exiger des musiciens qui vous chantent de s’en passer. Je sais qu’ils vous écouteront.

Merci de votre bonne attention.

Célestin S. Mansévani

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