Hommage à Georges Luemba

Publié le par Célestin S. Mansévani

Hommage à un homme extraordinaire, Georges Luemba

Tout à fait par hasard, je suis tombé sur une page de Wikipedia où l’on parlait d’un certain Grégoire Lwemba, ancien bourgmestre de la commune de  N'Djili à Kinshasa dont on ne disposait pas de beaucoup d’informations. C’est pourquoi, l’ayant bien connu, ayant été pendant cinq ans son secrétaire, je me permets d’éclairer la lanterne des internautes à son sujet.

Il  ne s'appelait pas Grégoire mais Georges Gertz Luemba. Son père, un Belge, que je n’ai pas connu, se nommait Gertz. Sa mère –je l’ai connue - était une Congolaise de l'enclave de Kabinda. Son épouse s'appelait Marie-Thérèse Sengo, fille d'un commerçant portugais du nom de Bravo qui habitait Thysville (voir Thysville Caves - Wikipedia, the free encyclopedia), actuel Mbansa-Ngungu et qui était gardien de buts de l’équipe interraciale de son époque. C'est monsieur Georges Luemba, qui me demanda de devenir secrétaire de la commune de N'Djili alors que j'avais à peine 22 ans et qui m'apprit les premiers rudiments du métier de secrétaire. Grâce à lui, j'ai pu mettre mes leçons d’écriture apprises de mes études collégiales à l’œuvre. Je devais en effet rédiger ses lettres et  ses discours ainsi que les compte-rendus du conseil communal. Monsieur Luemba a eu des problèmes avec l'accession du président Mobutu au pouvoir. Lors du premier vote présidentiel sous la bannière du Mouvement populaire de la Révolution (voir Popular Movement of the Revolution), toutes les communes ont voté à plus de 95 pour cent – on sait pourquoi - pour Mobutu. Seule la commune de N'Djili a voté pour seulement 70 pour cent. Mobutu a mal pris la chose. Comme cette commune était habitée à 80 pour cent par des Bakongo, que Luemba avait été secrétaire général de la J.A.B.A.KO., l'aile jeunesse de l' ABAKO - Wikipedia, the free encyclopedia). il l'a accusé d'avoir faussé les élections en remplaçant des membres des bureaux de vote qui manquaient à l'appel une semaine avant le jour des élections. Or, cette erreur provenait de l'Hôtel de Ville, dirigé par le Colonel Efomi, gouverneur militaire, nommé par Mobutu lui-même( voir Mobutu Sese Seko: Biography from Answers.com). Nous avions reçu des ordres de l'Hôtel de Ville de Kinshasa de nommer les membres des membres et assesseurs de bureaux de vote manquants. C'est ce que Luemba fit en faisant appel à des agents communaux tous intègres. La liste de ces remplaçants avait été préalablement soumise à l'Hôtel de Ville qui l'avait approuvée. Monsieur Luemba a donc été arrêté et emprisonné arbitrairement sans procès. Lors de la première visite que je lui ai rendue à la prison de Makala (voir Prison de makala : le tour des lieux ) où il était interné, il ne savait même pas pourquoi il avait été mis aux arrêts. J’en ai parlé discrètement à certains amis journalistes. Comme c'est quelqu'un qui était très populaire, la presse s'est mise à s'interroger sur son sort. Un premier procès a eu lieu au bout de quelques mois. On lui a alors fait connaître les griefs qu'on lui reprochait et on lui a remis des copies des documents que le Procureur de la République avait brandis devant les juges du Parquet de District. Lors de ma deuxième visite, il m’a fait lire ces documents. Je lui ai rappelé les lettres reçues de l’Hôtel de Ville, lesquelles  qui nous avaient ordonné de nommer les membres des bureaux de vote manquants sous peine de représailles. Il les avait lues mais ne s’en rappelait plus très bien. Je suis revenu le voir deux jours plus tard avec toutes les copies de documents. Il m’a alors étreint et m’a juré de garder le silence sur l’identité de l’agent communal qui lui aurait remis ces documents.

Il faut dire que j’ai pu profiter du fait que son remplaçant n’avait pas encore désigné et que j’assumais provisoirement l’intérim du bourgmestre. À cette époque, tout le monde avait peur des réactions du président Mobutu et ses espions rôdaient partout. J’ai donc pris là un gros risque. Mais je pouvais lui faire confiance car c’était un homme de parole et il me considérait presque comme son fils. Lorsque le jour de la seconde audience est arrivé, monsieur Luemba a refusé l’avocat qu’on lui imposait, disant qu’il n’en avait pas besoin. Il a alors remis au juge toute la correspondance échangée avec l’Hôtel de Ville. Ce fut un véritable coup de théâtre. Les juges n’en revenaient pas ! Le gouverneur militaire Efomi est resté coi et confondu. Monsieur Luemba a été relâché sur le champ. Il a été immédiatement ramené chez lui dans sa tenue de prisonnier. Les responsables de la prison de Makala lui ont fait suivre ses effets personnels plus tard. Monsieur Luemba est demeuré chez lui plusieurs années, chômeur et pratiquant du petit commerce. J’étais désormais réalisateur à l’ex-Télé-Zaïre. On ne se voyait plus souvent mais je lui ai rendu quelques visites

à l’occasion. Plus tard, j’ai appris qu’il s’était présenté aux élections provinciales et avait été élu député de la Ville-province de Kinshasa ( L'Observateur RDC - Hôtel de ville de Kinshasa) par vingt-cinq mille voix majoritaires sur son concurrent. Je n’était plus à Kinshasa. Je peux donc me tromper sur les chiffres. Monsieur Georges Luemba est resté tout près des résidents de sa commune. Il assistait à toutes les veillées funèbres de ses concitoyens. Lorsqu’il s’en allait en ville, étant donné les problèmes de transport que vivaient ses concitoyens, il s’arrêtait à l’un des  arrêts d’autobus et embarquait gratuitement dans sa voiture quatre passagers sans forcément les connaître. Du jamais vu!  M. Luemba est décédé depuis. Je l’ai appris de tierces personnes. Néanmoins les N’Djilois ont honoré sa mémoire en baptisant l’artère principale de leur commune «Boulevard Georges Luemba» 

Par Célestin S. Mansévani.

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