Les contes de feue ma mère - La lionne morte

Publié le par Célestin S. Mansévani

Les contes de feue ma mère - La lionne morte.

«Ma doudou »… « Zorro est arrivé »… « Maladie d’amour» …Sacré Henri Salvador ! Même à quatre-vingt-dix ans, il a continué à composer et à chanter. Comme quoi, un artiste ne prend jamais sa retraite. Je dirais même plus : un artiste reste immortel. J’aime bien les chansons d’Henri Salvador. Certaines d’entre elles «  Le lion est mort ce soir » et « L’abeille et le papillon » me rappellent les contes que ma défunte mère aimait me faire écouter. À cette époque-là, les journaux, la radio et la télévision n’existaient pas encore. C’était pour moi l’occasion de passer des moments de détente après l’école. C’est peut-être ce qui m’a ouvert le chemin de ma carrière d’auteur scénariste  et - pourquoi pas - celle de réalisateur. De toute façon, je ne suis pas le seul à avoir profité des contes de ma mère. On est doué pour la comédie dans toute la famille. Contrairement à  certaines familles qui passent leur temps à  dire n’importe quoi, chez-nous on a l’habitude de la bonne blague, sans blesser ni vexer qui que ce soit. Grâce à moi, ma sœur aînée Cécile Kiandumba a animé l’émission Lisapo onge à la télévision congolaise dans les années soixante-dix. L’autre, Léontine Kediamosiko, alias Bomengo, alias Maman Bonheur, a fait le bonheur du groupe Salongo et fait encore des malheurs avec son groupe Horizon. D’autres aussi sont doués pour la comédie même s’ils ne s’affichent pas publiquement. Bon, Trêve de verbiages, voici notre compte du jour intitulé « La lionne est morte »

Dans un village nommé « Kimona meso » au fond de l’Afrique régnait un roi lion tyran et sa femme. Ils étaient avides, égoïstes, arrogants et jaloux. Le mari  avait hérité de son père. Ce dernier avait laissé chacun de vivre sa vie. D’aucuns travaillaient au  champ ; d’autres faisaient la chasse ; d’autres encore s’adonnaient aux arts. Mais, dès qu’il prit le pouvoir, le nouveau roi n’en fit qu’à sa tête, défiant même les traditions ancestrales. Il asservit son peuple, le priva de toute liberté de parole et l’obligea à faire de lui une idole. Parmi ses sujets se trouvait une gazelle frivole mais très ingénieuse. Elle avait son orchestre , observait les faits et gestes de la junte et composait des chansons allégoriques très prisées du public qui s’exhibait au clair de lune.

Le lion et la lionne le haïssaient et avaient tout tenté pour l’éliminer physiquement mais la gazelle avait bien des tours dans son sac et bénéficiait de la complicité des autres animaux terrorisés par le tyran sanguinaire. Le lion s’était fait construire une superbe résidence mais avait interdit à tout les villageois de faire comme lui sous peine de mort. Pour ce qui est de  son épouse, c’était une mégère sans égale. Certains  animaux comme le singe et le renard avaient payé de leur vie ses mensonges auprès du roi. Entre-temps, elle et son époux se la coulaient douce. Tous maudissaient le couple  en silence. Puis, un jour, la lionne fut atteinte de la peste. Personne ne pouvait plus l’approcher, même pas les réputés féticheurs et guérisseurs de la région. On la transporta dans une clairière. Le lion, très affecté, s’était isolé, lui et sa famille,  hors du village, non loin de la clairière. Il pouvait entendre des murmures de voix, des rires et des chansons en provenance du village.

 Alors, la gazelle hardie réunit son orchestre et ils se mirent à chanter, au son du tam-tam,  l’hymne à la mort qu’elle venait de composer, dédiée à la reine féroce qui se mourait:

 

« La lionne est près de mourir.  Il n’y a personne pour la secourir.  Son corps est en train

« de pourrir. Soudain elle n’est plus qu’un souvenir. Dans ce monde elle ne pourra plus

 “revenir. Que de gens n’a-t-elle pas fait souffrir ? Derrière elle la meute se met à courir.

« Pendant que son âme s’envole, le lion s’affole ; plus rien il ne contrôle ; sa santé dégringole.

« Bientôt  il s’immole ; atteints de vérole,  les lionceaux, somnolent ; personne ne les console ;

« l’entourage se désole ; chacun s’isole ; il n’y a plus d’obole, plus d’idole ; les ennemis 

« rigolent ; ceux qui «  de rire raffolent quelqu’un achète du pétrole pour mettre le feu à la

« piaule pour que personne ne recolle. Voilà le triste sort de la lionne folle et de sa lignée

« fofolle. La vie n’est qu’un jeu de rôle.  Écoutez ma parole, vains chercheurs d’auréoles »

Le lion enrageait, se promettant de punir la gazelle quand il aurait enterré sa femme.  Mais « l’homme propose ; Dieu dispose » Bientôt, il fut lui aussi atteint mortellement  de la peste. Au moment où sa femme poussait son dernier soupir, il entendit un brouhaha. Il jeta un regard incendiaire et désespéré vers le village. Sa belle maison flambait. Un soi-disant pyromane venait d’y mettre le feu. En ce moment, il se rendit compte que d’autres voix s’étaient jointes à celle de la gazelle et son orchestre. C’est tout le village qui entonnait l’hallali, le chant du cygne, son oraison funèbre à lui. Il comprit trop tard que quelqu’un lui avait jeté un mauvais sort à lui ainsi qu’à sa famille à cause de sa méchanceté. Hélas ! Il était désormais trop tard. Tout se paie ici bas. Il attendit sa propre fin, la mort dans l’âme.

NDLR. Ma défunte mère m’en a appris des contes ! J’en ai une pléthore qui feront bientôt, s’il plaît à Dieu, le bonheur ou le malheur, selon le cas,  des lecteurs et cinéphiles.

 

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