À malin, malin et demi.

Publié le par Célestin S. Mansévani

À malin, main et demi…

Bien mal acquis ne profite jamais. Feu Pépé Kallé nous a laissé une chanson mémorable intitulée « Moyibi » Elle dénonce tous ceux qui volent et trichent.

J’était très jeune à l’époque coloniale mais je me souviens que quelqu’un qui sortait de prison était mal vu par la société. Il faisait la honte de sa famille. Les choses ont changé depuis. Il fut même une époque, à l’ère de Mobutu, où les voleurs étaient devenus des rois. Le président lui-même disait : « Vole mais n’emporte pas tout»

Beaucoup de gens sans  scrupule en ont fait leur devise jusqu’à nos jours qu’ils soient dans leur pays ou ailleurs. Ils volent, trichent, s’érigent en faussaires. Puis, soudain, ils se font prendre. Et adieu veaux, vaches ! Voici une autre femme de ma défunte mère à ce sujet.

Le léopard, roi voleur….

Le roi lion et la lionne étaient morts. Ils n’eurent pas droit à des obsèques. Tous les animaux du village et des environs avaient peur d’attraper la peste. Quelques mois plus tard, la communauté animale se réunit pour lui désigner un successeur. Comme ses enfants étaient tous décédés après lui du même mal, il fut décidé de confier le trône à son cousin germain, le léopard. Celui-ci prit donc le pouvoir. Tout se passa bien au début mais, comme en Afrique les dirigeants font fi de la démocratie, il se composa lui aussi un personnage à l’image de son prédécesseur. Il épousa une femme stérile, qui lui avait été recommandée par l’association des femmes du village contre lesquelles elle se retourna aussitôt. Reine sournoise et cupide, elle avait ouvert des magasins de prêteur sur qages  et saignait pratiquement ses clients. Par contre le roi, lui, ne se préoccupa tellement pas qu’il lui enfantât des successeurs. Il avait plusieurs frères et, comme il était de coutume matrilinéaire, ses héritiers étaient ceux-ci et ses neveux qui se ramassaient à la pelle. Il y avait de quoi instaurer une dynastie. À l’inverse, cependant, de son prédécesseur qui faisait exécuter ses opposants publiquement, lui, il  confiait la sale besogne à des tueurs à gages recrutés secrètement dans les villages voisins. Ils étaient deux, l’hyène et le loup, tous deux  d’anciens brigands qui avaient purgé leur peine de prison et résidaient désormais à l’écart, rejetés par la société. Des renégats. Ils vivaient cachés dans la jungle, ne mettant le nez dehors que lorsque quelque riche leur offrait un contrat. Ils faisaient ça proprement sans laisser de traces, en vrais professionnels.

Le nouveau roi léopard, qui avait un appétit démesuré pour les biens et le confort, les utilisait aussi comme hommes de main pour dépouiller les passants et voler les récoltes des villageois. Ils opéraient de nuit. Les villageois victimes de leurs méfaits ne constataient les dégâts qu’au lever du jour en se rendant sur les lieux pour cueillir les fruits de leur labeur.  Un conseil des anciens du village, composé du chimpanzé, du buffle et de l’éléphant, se réunit discrètement. Il fut décidé de confier à la gazelle le soin d’élucider ce mystère et d’en référer au conseil qui imposerait des sanctions aux malfaiteurs pris la main dans le sac. La gazelle alla consulter l’araignée, sorcière réputée pour ses pièges et tours de magie.  Celle-ci consulta ses talismans et lui apprit la vérité. La gazelle lui demanda quand aurait lieu la prochaine razzia. L’araignée lui répondit que la prochaine victime serait l’antilope. Celle-ci disposait d’une grande plantation de maïs, manioc et arachides qui faisait l’envie de tout le monde. La gazelle s’y rendit à la tombée du jour et plaça ses pièges : des fils d’araignée invisibles. Il réunit ensuite ses musiciens et composa une nouvelle chanson en attendant que les pièges fissent leurs effets. Ne se doutant de rien, le loup et l’hyène prirent d’assaut le champ de l’antilope tant convoité. La gazelle avait demandé à l’écureuil, qui avait le don d’espion, de se placer au sommet d’un arbre, de surveiller la situation et de lui faire signe aussitôt que les voleurs seraient tombés dans le panneau.  Ceux-ci se mirent à rafler tout sur leur passage, s’emparant de tout : les fruits, le maïs, les carottes et feuilles de manioc sans se rendre compte que le mince filet tendu par la gazelle les enveloppait tranquillement mais sûrement.

Ils étaient prisonniers. À cet instant, ils entendirent chanter du côté du village et tendirent les oreilles. La chanson disait :

Voleur, qu’est-ce qui t’amène ? Sais-tu à qui appartient ce domaine ? La nuit, tu te promènes. De semaine en semaine, la mort et le désarroi tu sèmes. Tu suscites la haine des gens par dizaines,  à qui tu infliges la peine. Certains  ont fait des carêmes, d’autres des neuvaines. Cette nuit tu es pris. Entends-tu la sirène, maudit anathème ? La police s’amène pour te mettre des chaînes. Les juges t’imposent un barème. À la prison on t’emmène où t’attend le baptême. Les bagnards sur toi se déchaînent. Quelle déveine !

Le roi entendait cette chanson amplifiée  par le son du tam-tam et reprise en chœur par des chanteurs invisibles. Ils avaient délaissé  la cour principale du village, à proximité du grand baobab, pour le procès des deux criminels qui devait se tenir dans les heures qui suivaient. Le léopard se demanda ce qui se passait et envoya son espion à lui, le lièvre. Ce dernier arriva sur les lieux et trouva les deux voleurs pris au piège. Le fil d’araignée  tendu par la gazelle les enroulait. Plus ils cherchaient à s’en défaire, plus ils se compliquaient la tâche car la toile d’araignée les emprisonnait davantage à chacun de leurs mouvements. Dépassé, le lièvre s’en alla rapporter au roi la scène dont il avait été témoin.  Le sanglier,  commissaire de police, et ses agents, le pangolin et la civette, les trouvèrent là. Ils avaient cessé de se débattre. On les conduisit aussitôt sous le baobab. Les habitants du village refluèrent sur les lieux et se réjouirent à la vue des deux bandits attachés. Ceux-ci, n’eurent même pas droit à l’assistance d’un avocat, ayant été attrapés en flagrant délit. Ils passèrent  aux aveux. Le roi léopard observa la scène. Non loin de là, la chanson se poursuivait.

Et toi,  la reine ingrate,  à la face vilaine, au physique de naine, femme sans cœur et sans gêne, qu’aucun obstacle ne freine, dont des voleurs tu es la mécène, toi, qui malmènes tes clients et en a spolié des centaines, en pillant leur bas de laine,  cette fois la coupe est pleine. Le juge prononcera bientôt ta peine. À mort, la reine !

 Pendant ce temps, la junte animale présente au procès applaudissait à tout rompre à chaque chef d’accusation : entrées par effraction,  complots pour vols, vols,  séquestrations, complots pour meurtre,  meurtres au premier degré. La liste des griefs n’en finissait plus… L’éléphant juge  prononça sa sentence : la prison à vie.

Alors qu’il observait la scène, le roi entendit du bruit. Il se retourna et aperçut des castors qui venaient de planter une pancarte dans sa cour et s’étaient aussitôt éclipsés. Il lit les mots inscrits en gros sur la pancarte : « À malin, malin et demi ! »

Il quitta son balcon et s’enferma dans sa chambre. Il se pendit au bout d’un fil suspendu à une poutre. Au lever du jour, sa femme le retrouva mort. Comme il avait plusieurs frères, c’est son puîné qui normalement prendrait sa succession après ses funérailles. Assoiffée de pouvoir, la reine ne put se résoudre à cette idée. Elle sortit d’un de ses tiroirs une fiole contenant un puissant poison et l’avala d’un seul trait.

 

Le lendemain, la femme de chambre poussa un cri d’horreur en les retrouvant morts tous les deux. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. Les obsèques ne faisaient que commencer. Elles promettaient d’être longues.

NDLR- Si vous êtes de ceux qui croient qu’on peut user de supercherie pour écarter et éliminer les autres afin de prendre leur place, méfiez-vous. Tout se sait un jour.

La vengeance a un goût amer.

 

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