Saison sèche au village.

Publié le par Célestin S. Mansévani

SAISON  SÈCHE  AU  VILLAGE. 

Dans mon dernier article intitulé « Le sexe dans tous ses états », j’ai promis d’écrire une série d’articles sur les mariages. En voici un premier qui décrit les fiançailles et le mariage dans ma région d’origine. Mariage d’amour ? Mariage de raison ? Mariage forcé ? Nous allons ensemble le découvrir. 

Mon père, Léonard Nsingani Ndongala, ayant pris sa retraite anticipée en 1953 pour cause de maladie et ayant regagné, lui et ma mère Thérèse Nsemba,  Songa Lumueno, le village qui l’a vu naître, non loin de Kimpese et Songololo dans le Bas-Congo, je suis resté en ville avec mes sœurs et cousins. À partir de 1955, j’allais passer un mois au village au début des grandes vacances et je regagnais Kinshasa pour passer l’autre mois avant de regagner Mbansa-Mboma (1955-1960) et plus tard retrouver le chemin du Collège Albert 1er  (1960-1962¨) pour la reprise des cours. Pendant que je me trouvais au village, j’aidais mes parents aux travaux des champs. J’allais aussi à la pêche mais je n’attrapais jamais rien. Là où j’étais champion, c’est lorsque ma mère, qui creusait des trous pour déloger des rats de campagne très appréciés par les gourmets, en débusquait un qui prenait la fuite et qu’il fallait que je rattrape. Comme j’étais un gardien des buts, le pauvre rat n’avait aucune chance d’échapper à mes plongeons. J’ai même gardé au pied gauche la petite séquelle à peine décelable d’une blessure que je m’étais infligée au cours de l’une de ces acrobaties.

Nous avions à Songa-Lumueno, un grand marché tropical très coloré et mouvementé qui se tenait tous les samedis et continue encore d’exister de nos jours. Des commerçants venaient à bord de véhicules pour y écouler des vêtements, cosmétiques, ustensiles de cuisine, produits de beauté, outils agricoles, bière, boissons sucrées et gazeuses, etc. et s’y ravitailler en produits agricoles et fauniques qu’ils allaient revendre à Kinshasa, Matadi, Songololo, Kimpese, Inkisi et autres grands centres.

Ce marché-là pouvait accueillir une dizaine de camions chaque samedi et contenir plus de cinq cents personnes. Il avait ceci de particulier que c’était le lieu de rendez-vous de ceux et celles qui étaient à la recherche de l’âme sœur. Chez-nous, les fiançailles étaient souvent arrangées par la famille. Dans la majorité des cas, c’est une de nos tantes paternelles qui était chargée de nous trouver une fille belle, travailleuse, de bonne famille et d’excellente réputation. Un samedi, le jeune homme était convié à se rendre au marché, accompagné de l’une de ses tantes ou cousines. La fille aussi, encadrée d’une sœur, cousine ou copine, se retrouvait déambulant, comme par hasard,  d’un stand, étalage ou kiosque à l’autre.

Inutile de vous dire que le jeune homme et la jeune fille se mettaient chacun sur son trente et un. Les tantes et cousines des deux côtés s’arrangeaient pour que, à un moment, les chemins des deux prétendants aux fiançailles se croisent. L’un et l’autre s’observaient furtivement sans en donner l’impression et passaient leur chemin. Chacun des deux camps rentrait alors chez soi.

Si la gueule de l’un ne plaisait pas à l’autre, un émissaire était aussitôt envoyé discrètement deux jours après pour mettre un terme à l’espoir du mal aimé ou de l’infortunée.  Dans le cas contraire, aussitôt que le cœur de l’un et l’autre se mettait à battre la chamade, les enquêtes et tractations entreprises par les parents proches et éloignés des deux côtés débutaient. Les antécédents du jeune homme et de la jeune fille étaient alors passés au peigne fin. Il arrivait parfois que l’un des grands-oncles, chef de famille, apposât son veto pour cause de sorcellerie héréditaire dénoncée ou de flirt antérieur de la fille dévoilé pour que toute la procédure se retrouve le bec à l’eau.

Un mois plus tard, les deux prétendants, tirés à quatre épingles, l’homme bien rasé,  coiffé, sapé, et parfumé; la fille maquillée, habillée et les cheveux bien tressés, se donnaient un autre rendez-vous au même marché. Les tantes et cousines s’arrangeaient pour que les deux prétendants se rencontrent, se serrent la main et se disent quelques banalités comme: « Bonjour ! » « Comment allez-vous ? » « Comment vous appelez-vous ? » « Tiens ! Je ne vous ai jamais vue auparavant », etc. pendant une ou deux minutes. Ensuite, tout le monde repartait. À partir de ce moment, le jeune homme et la jeune fille ne se revoyaient plus jusqu’à ce que le prétendant aille déposer un objet symbolique (Kokanga lopango) auprès de la famille de l’heureuse élue devant quelques sages, hommes et femmes du village, réunis. Cela voulait dire que ni le jeune homme ni la jeune fille n’avaient plus le droit de regarder à gauche et à droite. Les jeunes de deux sexes de la région étaient officiellement prévenus de passer leur chemin s’ils rencontraient l’un ou l’autre des deux  fiancés. Ce qui me faisait souvent rire, c’est l’attitude de la future belle-mère du jeune homme, la mère de la fille. Elle ne pouvait plus, dès cet instant, se trouver dans la mire du fiancé. Lorsqu’il la croisait sur son chemin, elle prenait ses jambes à son cou et allait se cacher derrière une case, un gros arbre ou carrément dans la brousse ! C’était vraiment très comique!

Des mois plus tard, toute la région était conviée à la cérémonie de mariage se déroulant au village de la fille. Quelque chasseur ramenait un gibier. Celui-ci était alors dépecé et coupé en tranches par deux hommes; les femmes du village s’empressaient ensuite de le faire cuire. Le festin gastronomique qui s’ensuivait était généralement composé d’autres petits menus: cri-cris , vers palmistes, poissons divers, rats de campagne, fruits et légumes (mangues, safous, oranges, maïs, arachides, bananes plantain etc. selon la saison), le tout arrosé pour les hommes de vin de palme  ou d’alcool à base de canne à sucre. Les femmes, elles,  buvaient des boissons non alcoolisées.

Une tente en rameaux de palmiers était dressée sur la place du village. Le futur marié y attendait, assis, tiré à quatre épingles. Dissimulés derrière des cases non loin de là, des membres de chacune des familles tenaient conseil. Celle du jeune homme apprêtait la dot dont les détails de la liste  étaient inscrits sur une feuille de papier: un petit montant d’argent, des couvertures, du sel, des pantalons, des chemises, des blouses pagnes, des mouchoirs de tête, des complets pour homme, des souliers, une lampe à pétrole de marque Coleman ainsi que d’autres accessoires.  La famille  envoyait ensuite deux émissaires dans l’autre camp pour signifier que toutes les conditions étaient réunies ou qu’il fallait apporter quelque modification à la liste. Lorsque les deux parties en étaient venues à un accord, des sœurs et cousines amenaient la fille, jusque là cachée, superbe dans sa tenue de mariée, qui prenait place à côté du jeune homme sous les ovations de la foule.  Des notables du village les rejoignaient alors. Devant l’assistance réunie, ceux-ci prodiguaient des conseils au couple et le bénissaient en lui crachant de la salive mêlée à de la noix de cola, et en l’aspergeant du vin de palme sur la tête. Ensuite, on invitait l’un et l’autre à échanger leurs salives dans un verre rempli d’eau sous les applaudissements nourris de l’assistance. Quelque part, deux salves de fusil, tirées en l’air, scellaient l’événement. La fête commençait. Pendant ce temps, la boisson coulait déjà à flots dans des cases désignées pour accueillir les buveurs. Des groupes de danseurs de tam-tam, venus de plusieurs coins de la région, se mettaient alors à l’œuvre dans plusieurs endroits du village et rivalisaient en chansons et prouesses dans une ambiance survoltée et colorée. J’ai assisté à certaines de ces fêtes. Ma grand’mère, qui s’appelait Élisabeth Dikumba - elle a donné son nom à Marie-José, l’une de mes deux grandes sœurs qui habite Limete- me suivait partout. Elle ne voulait pas que j’adresse la parole à quelque fille que ce soit. Il fallait que je finisse mes études auparavant. Sage précaution ! Je ne lui en ai jamais voulu.

 

Le couple demeurait sur place, entouré de proches parents. Cette fois, la belle-mère, pouvait serrer la main de son beau-fils, se tenir un moment non loin des mariés puis aller vaquer à d’autres occupations. Mais, désormais, elle n’avait plus à se cacher du mari de sa fille. Les festivités devant se dérouler toute la nuit, les nouveaux mariés, escortés par des proches, quittaient les lieux sous les applaudissements de la foule et gagnaient le logement mis à leur disposition pour la lune de miel. Ce n’est que le lendemain qu’ils quitteraient le village de la mariée soit pour s’embarquer dans le véhicule qui devait les ramener en ville soit pour gagner, entourés de proches hilares, chantant et dansant, le village de résidence du  mari.

Mariage de raison ? Non. Mariage arrangé ? Oui mais avec le consentement de l’un et l’autre des futurs époux. Chez-nous, le phénomène des filles de moins de quatorze ans promises à un homme était plutôt rare. Moi, mes fiançailles furent sans histoire. Faute de blé, mon mariage se déroula sobrement au 36 de la rue Mfuma au quartier 5 dans la commune de Ndjili en juin 1968.

Comme j’étais secrétaire communal (de zone), le commissaire de zone de l’époque vint assister à mon mariage dans un quartier quadrillé par la une escadrille de jeunes de la JMPR en uniformes qui assurait la sécurité des deux pâtés de maisons entourant le lieu de la cérémonie.

Nous ne nous sommes pas mariés au village pour les simples raisons que d’une part mon épouse et moi ne venons pas du même territoire et que d’autre part elle n’a pratiquement pas mis les pieds dans son village d’origine, étant née à Kinshasa dans la commune de Dendale. Papa Joseph Lukoki et maman Marthe Mungenga, ses parents, ont acheté une parcelle à Ndjili et y ont déménagé en 1954, s’étant vu attribuer un grand domaine agricole à Dingi-Dingi par l’administration coloniale. C’est d’ailleurs là que tous deux, qui sont décédés il y a quatre ans,  reposent l’un à côté de l’autre. Si mon épouse avait vécu au village, le processus de fiançailles aurait été quasiment le même. Elle vient du Bas-Congo comme moi-même, moi étant un « Ndibu a nkandu » (mundibu pure laine) et elle une « Madimbadienne cent pour cent » comme les Bantandu et Bambata aiment bien se faire appeler.

En tout cas, j’appréciais la façon dont les cérémonies de fiançailles et mariages traditionnels se déroulaient dans le patelin paternel. Je les trouvais très originaux et très colorés. Souvent, il m’arrive de rêver de ce village,

de ses levers de soleil,  des cocoricos des coqs se disputant des poules en chaleur, des filles revenant de la source avec leurs calebasses sur la tête,  des femmes pilant le manioc, de la symphonie des oiseaux de la forêt alentour, des chasseurs et pêcheurs revenant le soir avec leur butin, des arômes mêlées du gibier, des poissons et des légumes en cuisson, de la fumée sortant des cases, du parfum des arbres fruitiers, des sons du tam-tam et des chants accompagnant les mouvements des danseurs les soirs de clair de lune et enfin de son célèbre marché tropical qui a servi de toile de fond à tant d’idylles et mariages naissants. En ces moments-là,  je me dis que Manu Dibango a eu raison de chanter « Soir au village »

 

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