Anecdotes animales: likambo nguma aloba.

Publié le par Vieuxvan

Anecdotes animales – Likambo nguma aloba.

                                                  

Cette fois-ci, nous allons parler de serpent. Je sais que beaucoup d’entre vous ne croiront pas ce que j’ai entendu à propos de mon père. Suite à sa maladie, qui l’avait maintenu dans le coma près de dix jours, il avait un peu perdu la parole. Il ne pouvait plus formuler une phrase complète. Avec le temps, il est cependant parvenu à se souvenir des mots mais c’était laborieux. Nous nous y sommes accoutumés.

Il ne parlait pas mais il était costaud et très fort. Personne dans le village ne voulait le mettre en colère parce que, lorsqu’il se fâchait, il fallait plusieurs hommes forts pour l’immobiliser. Je vous ai raconté comment un jour, à Mbanza-Ngungu (voir Thysville de viande), il avait mis en fuite trois soldats qui revenaient de la guerre 40-45. Il était cependant très jaloux et protectionniste. Aucun homme dragueur ne pouvait s’approcher de ma mère ni de mes sœurs. C’était la même chose avec moi, son chouchou,  son seul garçon à l’époque. Les filles devaient se tenir à distance. Il n’a jamais possédé un fusil. Je crois qu’il n’avait jamais chassé le gros gibier de sa vie. Par contre, il pêchait le poisson et tendait des pièges aux petits rongeurs. Quand il avait besoin de s’offrir de la viande d’antilope, de sanglier ou de buffle, il nous envoyait au marché du samedi. Dans le village, il y avait aussi d’excellents chasseurs. Lorsqu’ils avaient tué du gros gibier, ils le faisaient dépecer et le partageaient avec tout le village. Lorsqu’ils en avaient tué plus d’un, ils le vendaient à qui en voulait. L’histoire que je vais vous est authentique. Cependant, elle m’a été rapportée par les témoins de la scène.

Après la saison sèche, il y a chez-nous le « mbangala ». Les buissons et la paille sèchent. C’est le moment idéal pour les feux de brousse. Les chasseurs en profitent habituellement pour abattre le gibier fuyant les flammes. Nous avons connu une époque où le gibier foisonnait pratiquement. Parmi les bêtes que j’ai déjà vues de mes propres yeux, morts ou vivants, figurent les buffles, les sangliers, les antilopes, les civettes, les hyènes, les gazelles, les cerfs, les singes, les pangolins, les lièvres, les porc-épic, etc. J’ai déjà vu des traces d’éléphants dans une bananeraie. Je disais donc que. Lorsque  les feux  s’éteignaient, ils laissaient leur trace. Les arbres étaient calcinés, la broussaille réduite en cendre et le sol était encore brûlant à certains endroits. Ce spectacle d’après sinistre se nommait « mpiaza » Il faisait le bonheur des chasseurs de petits rongeurs. Ma mère en faisait partie.

Cet après-midi-là donc, maman creusait dans un gros trou à rats. Assis sur un tronc d’arbre calciné et éteint, mon père suivait la scène, débitant son chapelet qui ne le quittait jamais. Il récitait des « Ave Maria » à longueur de journées. Deux de mes sœurs, dont Bibiane, se tenaient à côté de lui. Le trou était déjà large lorsque soudain, maman recula, abandonnant sa houe. Elle poussa un cri. Un gros python sortit du trou. Il se déploya et dressa la tête. Il y avait d’autres femmes sur les lieux. Tout le monde poussa des cris de terreur. Mon père bondit de son siège et courut à la rescousse de sa femme. Il s’interposa maman et le  défia celui-ci. Ce dernier attaqua, cherchant  à s’enrouler autour de lui. Mon père le saisit par le cou et se mit à serrer très fort. Le serpent, lui, cherchait à l’emprisonner. Ce fut un combat féroce. Les femmes criaient : « Papa, tika kaka » Bien qu’en nage, ce dernier ne voulut pas lâcher prise. À la fin, le python, manquant d’air, se dégagea malgré tout et abandonna la partie. Il essaya de regagner le trou d’où il était sorti. Mon père le saisit par la queue et se mit à le tirer fort pour le maintenir dehors. Les cris des femmes apeurées continuaient. Mon père avisa une houe qui traînait par terre.

Maintenant toujours la sa prise de la main gauche, il parvint à faire sortir la tête du gros serpent et lui asséna trois coups avec la houe. La tête du serpent fut sectionnée. Les témoins de la scène n’en revenaient pas. Cet épisode m’a été raconté aux prochaines vacances. La chair du python avait été vendue. Sa peau séchée était accrochée, en guise de trophée, au sommet de l’un des piliers qui soutenait le toit de notre cuisine qui était en pisée. Ma grand-mère garda la graisse du serpent pour elle. Elle s’en est servie longtemps pour prodiguer des soins de massage à des personnes qui en avaient besoin. J’en ai vu des choses avec papa. Je ne vais pas vous les conter toutes.

Bon. Passons à autre chose ! Ma mère m’a vraiment gâté ! Connaissez-vous l’anaconda ? Savez-vous qu’il existe chez-nous ? On l’appelle « mboma ya ndongo » La forme contractée donne « mbom-a-ndongo » Il vit dans certaines rivières mais on le rencontre rarement. D’habitude, les bêtes se cachent ou fuient les hommes, à moins qu’ils se sentent menacés.  Dans mon enfance, je me promenais pieds nus dans les forêts et cours d’eau sans m’inquiéter des serpents.

La prochaine histoire, ma mère elle-même la tenait de sa mère, c’est-à-dire ma grand-mère que je n’ai jamais connue hélas ! Mon grand-père maternel du reste !.

Quatre femmes se trouvaient à la pêche dans une rivière. Elles creusaient dans les flans où vivent les poissons, un peu comme font les femmes du Bandundu qui vont à la cueillette de petits serpents le long des cours d’eau.  Chez-nous, par contre, on ne mange pas les serpents. Nous avons un grand poisson qui se nomme « mpudi » Il est aussi gros que le « nzombo » Il faut dire que notre région est un peu pauvre en poissons. Je ne connais pas bien la traduction de tous en français ni lingala malheureusement. Il y a les « ngolo (poisson chat), les « nzonzi », le « ntondi (anguilles) », le « nkamba », les « minsala » (crevettes), les « mazundu » (grenouilles). Il y a aussi de petites tortues mais on ne les mange pas. Je ne sais pas pourquoi. Moi j’en ai mangé des tas à Kinshasa. Parmi les oiseaux, on dénombre les « ngumbe »( perdrix), les « nkelele (pintades) », les « mayembe » (colombes). Si je me trompe, mon ami Régis-Crispin Lukoki nous donnera la bonne traduction.

Les femmes étaient donc en train de creuser dans le flanc de la rivière. Une d’elle avait laissé son bébé de trois mois couché sur un pagne étendu à même le sol au bord de la rivière. Soudain, celle qui était en tête de file esquissa un sourire aussitôt partagé par ses compagnes. Elle croyait avoir déniché un gros « mpudi » Comme la proie semblait résister, elle fit signe aux autres. Elles se mirent à la queue leu leu, se tenant par les hanches. Elles se mirent à tirer. Mosi…Zole…Tatu…Ya…Tanu…Le poisson sortait lentement. Encore un petit effort ! Mosi…Zole…Tatu…Ya…Hourra ! Le poisson n’opposait plus de résistance. Elles tirèrent encore. Puis, soudain… plouf! Un gros éclaboussement ! La première lâcha prise et valdingua en arrière, entraînant les autres avec elle.  La queue d’un gros serpent apparut. Celle qui creusait s’écria : « Mbom- a ndongo ! » Ce fut le sauve-qui-peut. Le reptile réussit à sortir sa tête. Les femmes,  qui fuyaient à qui mieux mieux, chacune de son côté, étaient déjà loin, criant « Au secours »  Je ne sais pas comment cela se traduit en kikongo, sûrement « Tufwidi eh ! » (Tokufi)

Le serpent s’extirpa de l’eau et rampa sur la berge de la rivière, à la recherche des fuyardes,  mais ne retrouva la trace d’aucune des intruses. Il revint sur ses pas et découvrit alors le bébé allongé sur sa couche par terre.

Il s’en approcha avec précaution, contractant les muscles de son corps, grossissant en largeur mais rapetissant en longueur. Il s’apprêtant à engloutir le bébé, d’une seule bouchée,  dans sa gueule grande ouverte. Sur ces entrefaites, survint  heureusement, alerté par les cris des femmes, un chasseur. Il s’approcha des lieux. Voyant la scène, il épaula son fusil et fit feu deux fois sur le gros serpent. « Pan !… Pan ! Il fit mouche. En agonisant, l’anaconda fut prit de convulsions et soubresauts, déployant son corps dans toute sa grandeur, arrachant des feuilles aux cimes des arbres et  couchant quelques arbustes. Au bruit des détonations, l’enfant s’était mis à pousser des cris. À son âge, si l’anaconda l’avait englouti, il n’y aurait vu que du feu. Le reptile, lui, rendit l’âme. Le chasseur prit l’enfant dans ses bras en attendant le retour de sa mère et des autres femmes qui revinrent sur les lieux. Elles se mirent à trembler et crier, prises d’hystérie, en apercevant le spectacle laissé par le serpent au moment de son agonie. Elles et le bébé l’avaient échappé belle ! La mère récupéra son petit bout ce chou.

Le reptile était si gros et si long que le chasseur envoya les femmes demander du renfort au village pour le soulever et le transporter. Les années qui suivirent cet incident, les bonnes femmes mirent du temps avant de retourner faire la pêche dans les creux des rivières à poissons. L’expérience les avait rendues sages !

Bon. Vous connaissez le dicton « Likambo nguma aloba ? Vous savez aussi de quel conte il est tiré. Je vous le rappelle quand même !

Un jour, se promenant dans la forêt à la recherche de quelque herbe ou pousse tendre, une antilope surprit un python pris au piège.  Elle voulut s’éloigner des lieux, laissant le gros serpent de débrouiller tout seul. Le python l’interpella :

                                      LE PYTHON

              Hé ! Belle antilope ! Chère amie, délivre-moi !

                                     L’ANTILOPE

             Hum ! Kiemene (longwa awa !) ! Tu es réputé méchant et tu n’as

             pas d’amis ?

                                     LE PYTHON
             Je vais changer. Détache-moi !

                                     L’ANTILOPE
              Toi, changer ? Tu parles !

                                     LE PYTHON
              Je te le jure ! Détache-moi !

                                      L’ANTILOPE
             J’espère que je ne le regretterai pas ?

Ce disant, elle délivra le serpent du piège. Aussitôt. Celui-ci sauta sur elle et s’enroula autour de son corps. L’antilope se débattit, en vain.

                                     LE PYTHON

            Dididi !  (Oleli) J’avais une faim de loup, mon amie. À présent, je vais t’avaler.

                                    L‘ANTILOPE
            Dodokolo ! (Pardon)

                                    LE PYTHON

            Trêves de larmes. Vangama ! (Bongama) Tiens-toi prête !

                                     L’ANTILOPE
           C’est comme ça que tu me remercies?

Le python éclata d’un rire sardonique.

                                 LE  PYTHON
        Menkene ! (
Obebi) Apprends, chère amie, que la reconnaissance n’est pas

        de ce monde.

J’aime bien la façon dont les verbes en kikongo se conjuguent au passé composé : Wizidi…Finkidi…Nunini…Minini..Dididi…bebele… Nenkene… Kiemene… Mekene…Ça sonne bien mais c’est agaçant lorsque quelqu’un se paie votre tronche!

Bebele, moi, je l’ai « anglicanisé » à ma  façon à moi : « Het bebelet ! » Pauvre antilope ! Het bebelet ! Elle  finit dans la gueule du python. Depuis lors cette expression est demeurée d’actualité : « Likambo nguma aloba. Na mokili motu malamu azali te ! »

Voilà tout pour aujourd’hui !  « Ntondele ! »… « Mfiawukidi ! » Merci ! 

Passez une heureuse veillée du Nouvel An !

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