Les adieux d'une reine.

Publié le par Célestin S. Mansévani

Les adieux d’une reine.

Lorsque je suis arrivé pour la première fois en Amérique du Nord, tout était nouveau. Les rues portaient des noms de saints. Les maisons avaient des escaliers extérieurs en spirales. La neige était plus épaisse qu’en France. En hiver, les gens s’emmitouflaient dans des manteaux épais et portaient des bottes, des gangs et des tuques. Les passants dans la rue me parlaient en deux langues dont l’anglais et le français, celui-ci avec un accent et des mots qui n’avaient pas leur signification habituelle dans mon vocabulaire à moi. Le québécois est une langue qui n’est pas exactement celle que nous avons apprise de Voltaire.

Parmi les autres nouveautés figurait indiscutablement la télévision avec toutes ces centaines de chaînes auxquelles on peut s’abonner dont la majorité des chaînes américaines qui sont difficiles à suivre quand on ne pipe pas mot de la langue de Shakespeare. Et puis, ici au Québec, il y avait le hockey sur glace, un véritable culte qui fait partie des mœurs. J’ai dû m’habituer à tout cela pour m’intégrer à la société d’accueil. Je suis devenu un fan des Nordiques qui ont déménagé à Denver (USA) et sont devenus L’Avalanche du Colorado. Et puis, j’ai découvert d’autres sports : le base-ball, le football américain, le basket-ball, les courses automobiles, la boxe, le golf, le curling et tant d’autres que je ne connaissais pas ou presque pas. Imaginez-vous ! J’ai travaillé en 1990 au Service des sports de Radio-Canada en qualité d’assistant à la réalisation. C’était époustouflant ! Chez-nous, en R.D.C., seul le football qu’on appelle ici le soccer avait ses entrées à la télé. Aujourd’hui, grâce à Super écran, qui dispose de quatre postes,  et d’autres canaux distributeurs comme CinéPop, Canal D, Canal Famille, Canal Z., le cinéma est à portée de notre télécommande, sans interruptions ni annonces publicitaires au contrario des chaînes généralistes Radio-Canada, TVA, TQS et Télé-Québec.

L’une des particularités de ces dernières, ce sont les talk-shows. Ils sont très populaires. Un animateur invite une personne comme dans un salon ou simplement sur une chaise à côté de lui et lui pose des questions. Certains talk-shows portent  les noms de leurs animateurs : Denis Lévesque, Jean-Luc Mongrain, Marie-Claude Lavallée. Les télévisons misent sur ces célébrités-là à cause des cotes d’écoute. Ici, les sondages jouent un rôle primordial. Ce sont-elles qui attirent les annonceurs publicitaires et c’est grâce aux revenus que génèrent celles-ci que la télévision généraliste survit.

Si les talk-shows canadiens attirent des milliers de téléspectateurs, aux Etats-Unis, ce sont des millions de personnes qui les regardent. Les Américains en sont friands. Les plus célèbres animateurs sont Johnny Carson (décédé), O.Brien, David Letterman, Jay Leno, Larry King et  « la reine » Oprah Winfrey.  Quand j’ai vu pour la première fois celle-ci à la télévision, je me demandais qu’est-ce que les gens lui trouvaient de particulier. Je me suis montré un petit peu antipathique à cause de sa grosseur et ce,  malgré son sourire omniprésent. J’aurais dû écouter ce qu’elle disait plutôt que de m’arrêter à des considérations d’ordre physique. Je l’ai revue quelques années plus tard ; elle était complètement métamorphosée ; elle avait perdu des kilos et sa popularité n’en démordait pas, bien au contraire !

Depuis lors, je suis son émission de temps à autre lorsqu’elle reçoit une célébrité. J’y ai vu apparaître Michael Jackson,  Mike Tyson, Tom Cruize, Kate Winslet, George W. Bush, Whitney Houston, Christina Aguilera, Chris Brown, Sarah Palin et même le president Obama. Lorsque j’ai su qu’elle avait une fortune de plus de 1,5 milliards, je n’en revenais pas. Aujourd’hui elle est  la 21ème femme la plus influente au monde et elle est la première femme afro-américaine à devenir milliardaire. Elle vaut 2,7 milliards de dollars ! Ai-je bien entendu ? 2,7 milliards ! Soki azalaki Congolaise, mama na ngai,  mbele tomelaka lisusu mai te ! Et pourtant, elle, elle est restée la même, sans arrogance, sans prétention et sans ostension.  Un exemple d’humilité !

Je la revois encore lors de l’éclatante victoire du président Obama sur John McCain, habillée simplement, presque méconnaissable, mêlée à la foule à côté du pasteur Jesse Jackson.  Elle avait l’air de ne pas y croire. À côté d’elle, le pasteur démocrate ne pouvait retenir ses larmes ; elle aussi d’ailleurs. C’est que le long chemin parcouru par les Afro-Américains était semé d’épines.  Ceux qui ont déjà vu le film « Mississipi burning » se rappelleront sans doute les sévices, les humiliations, la violence et les exactions dont ils ont été victimes. Elle vient justement du Mississipi et elle en a arraché dans sa jeunesse. Issue d’une famille pauvre, elle a subi des sévices sexuels entre 9 et 13 ans.  Une autre à sa place aurait sans doute sombré dans le désespoir. Ce ne fut pas le cas. Elle a su se relever et reprendre la lutte.

Sa biographie mentionne entre autres ceci. Engagée à 17 ans  par une radio locale du Milwaukee, elle s’est retrouvée à 19 ans à la télévision WTVF-TV de Nashville. Elle a pris des cours brillamment réussis. Elle est devenue journaliste  et animatrice de talk-show à Baltimore. Puis, elle a déménagé en 1984 pour  Chicago où elle s’est  retrouvée à l’émission « AM Chicago » qui deviendra plus tard son célèbre 'The Oprah Winfrey Show', qui sera diffusée à partir de 1986 sur les chaînes nationales et deviendra le numéro un des talk-shows. Puis, elle deviendra elle-même productrice de sa propre maison dénommée  HARPO productions Inc.

Elle doit son fulgurant succès à la façon dont elle a aidé bien de ses compatriotes à sortir de leur coquille et de leur mutisme pour dénoncer les sévices dont ils ont été victimes. Cela a commencé avec les enfants violentés ou abusés sexuellement. Puis tout le monde a embarqué dans la galère. Le Figaro rapportait ceci : « Les célébrités se ruent sur son divan devenu le «confessionnal» de l'Amérique » Le talk-show d'Oprah Winfrey est diffusé dans 145 pays et, selon l’Agence canadienne de presse, son style chaleureux et informel a été copié par des animateurs du monde entier. Elle est très présente en Afrique du Sud, où elle a investi 40 millions $ dans l’école des filles défavorisées Oprah Winfrey Leadership Academy, située près de Johannesbourg. Toujours selon Le Figaro,  elle a été surnommée «Sainte» en raison de sa générosité. Elle a offert des voitures à ses fans, des vacances à Hawaï à ses employés. Elle a fait des dons en Afrique, aux victimes de Katrina ainsi qu’aux femmes battues. Elle a soutenu Obama, avant et durant sa campagne électorale. Elle  lui aurait apporté un million de voix pendant les primaires contre Hillary Clinton.

Sophie Durocher  du quotidien 24 heures, un journal gratuit, a dit d’elle hier vendredi :

« Quand Barack Obama a gagné ses élections, le monde entier a salué l'importance symbolique de son arrivée au pouvoir dans ce pays qui a connu l'esclavagisme et la ségrégation. Mais si Oprah, la petite fille des ghettos de Chicago, n'était pas passée avant lui, si elle n'avait pas tracé le chemin, si les Américains n'avaient pas vu à la télé pendant 25 ans une femme, pauvre, noire, graver un à un les échelons, peut-être qu'aujourd'hui il n'y aurait pas un homme noir à la Maison-Blanche »

Ces jours-ci, elle est en effet à la Une des journaux et magazines tout simplement parce qu’elle a promis de tirer sa révérence de son talk-show.

Le départ d'Oprah Winfrey va bouleverser la télévision américaine

La grande prêtresse du talk-show l'a confirmé vendredi, au bord des larmes, devant ses millions de fidèles téléspectateurs. Après 25 saisons, Oprah Winfrey, la plus puissante des stars du petit écran américain, arrêtera son émission en septembre 2011 pour s'occuper de sa propre chaîne câblée, laissant un grand vide dans la programmation des stations qui la diffusaient. "J'aime cette émission. Cette émission a été ma vie »

Septembre 2011, c’est encore loin ! Des fois, on a tendance à croire que les Américains exagèrent. Mais non ! Ils sont comme ça ! Ce qui fait leur force, c’est de savoir reconnaître les talents, c’est leur esprit d’ouverture, c’est leur fidélité, c’est leur constance, c’est leur faculté à laisser librement les gens s’enrichir s’ils le méritent. Aux États Unis, les artistes et les sportifs gagnent des millions. Mutombo Dikembe en est la preuve. Ils sont plus riches que les présidents de la république ou les PDG des grandes banques et sociétés. Personne ne s’en offusque. Leur mentalité est vraiment diamétralement à l’opposé de la nôtre. Chez-nous, il ne faut surtout pas devenir célèbre ou riche. Nul n’ignore le fameux dicton « Kinshasa babetaka tolo te ! » Cela ne se limite pas à la parole. Passant aux gestes, certains dirigeants d’entreprises n’hésitent pas d’aller consulter quelque jeteur de mauvais sort pour faire définitivement quiconque essaie de se placer au-dessus de la mêlée. Ailleurs, au sein de la diaspora, c’est presque le même scénario. En face de vous, ils vous esquissent un sourire hypocrite. Aussitôt qu’ils ont le dos tourné, ils marmonnent : «hé ! Tovuamisa ye, ko ! » Le mal congolais vient de là ! Les rois et reines de la trempe d’Oprah Winfrey seraient depuis longtemps réduits en poussière dans quelque cimetière, sûrement celui de la Gombe. « Voyons donc !  Muana muasi na ba moyens na ye ? Nini ? 2,7 milliards de dollars ! Hum ! Ye nani ? Tokolala !»

Hé ! Yo ! Sorodiongo ! Lokuta na yo ! Keba !

À ce rythme-là, il ne faut pas s’étonner des fuites de cerveaux ! En tout cas, il est temps que nos mentalités changent. Voilà un exemple qui devrait inciter nos concitoyens à un examen de conscience : Oprah. C’est comme si une shégué gravissait soudainement les échelons pour briller au firmament. L’American Dream (Le rêve américain), c’est cela. Souvenons-nous du slogan cher à Barack Obama durant sa campagne électorale : « Yes, we can ! » C’est ce qui est arrivé à la « papesse », à la « reine », à la « sainte », à  l’ « incontournable » Oprah.  Quand on est riche, tous les qualificatifs sont permis puisqu’on a le monde entier à ses pieds ! Voilà l’histoire d’Oprah Winfrey ! Femme noire dans un pays jadis esclavagiste, issue d’une famille pauvre,  victime de viols dans sa jeunesse, elle fait aujourd’hui la fierté des opprimés, des femmes et des Afro-Américains mais aussi des hommes de race noire que nous sommes. Célèbre, influente, richissime. Qui dit mieux ? Elle le mérite !  Bravo, Oprah ! Moto soki naino akufi te, koseka ye te !

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