Oeuvres choisies 2: Bravo Sam Mangwana!

Publié le par Célestin S. Mansévani

Œuvres choisies 2- Bravo Sam Mangwana !

Dernièrement, j’ai analysé « Merci bapesa na mbwa », une œuvre inédite de Simaro Masiya Lutumba. Vous pouvez considérer cette analyse comme la toute première des Ouevres choisies que je me propose de décortiquer pour fouetter nos artistes musiciens et les inviter à faire preuve de plus d’imagination. Après le poète Lutumba, voici à présent le moraliste Sam Mangwana.

Congolais ? Angolais ? Ivoirien ? Africain ? Sam Mangwana alias Muana Ndoku est tout ça à la fois. Né à Kinshasa de parents angolais, plébiscité  et surnommé « le moraliste » en république Démocratique du Congo, adopté par les Ivoiriens d’Abidjan, Sam a roulé sa bosse un peu partout en Afrique.

Après avoir évolué avec certains parmi les plus grands musiciens du pays dont Rochereau Tabu Ley et Franco Luambo Makiadi, après  s’être produit avec d’autres grands dont Jeannot Bombenga et le Vox Africa chez « Au Grillon », Ntesa, Guvano, Dizzy et autres chez les Grands Maquisards, cet artiste s’est taillé une réputation de grand chanteur. Simaro le portait beaucoup dans son estime après ses succès avec les chansons : Mabele et  Ebale ya Zaîre. Un jour, je me trouvais en compagnie du poète chez ce dernier sur Isangi à Lingwala. Il venait de composer la chanson « Mbongo » Il m’a dit : « Mansevani, na regretté absence ya Sam » Effectivement, la première version de cette chanson a fait couler beaucoup d’encre. Un jour, Ndombe Opetum est entré en disgrâce auprès de Franco ; ce dernier n’a pas hésité à le dénigrer à la télévision à propos de sa prestation cette chanson qui ne lui avait pas plu. Il est vrai que Joe Mpoyi s’est bien tiré d’affaire dans la seconde version ainsi que dans beaucoup d’autres œuvres telles que Kadima et Mandola. Il n’empêche que Sam, c’est Sam. Le cachet n’en aurait été que rehaussé.

Je me souviens encore de l’époque où Sam Mangwana a quitté l’O.K. Jazz pour la première fois. Il était pratiquement séquestré à son propre gré sur la 10ème rue à Limete, au-delà du siège social du journal Salongo,  où logeait Rochereau. Cette parcelle servait de quartier général de ce dernier avant qu’il ne déménage chez Type K. Je l’ai déjà dit. Je les ai filmés tous deux en tenues de cow-boys dans une publicité qui a été diffusée au Ciné-Palladium.

Sam Mangwana n’est pas qu’un excellent chanteur. C’est aussi un polyglotte. Il parle plusieurs langues : le français, l’anglais, le portugais, le lingala, le swahili, le kikongo…Il m’a surpris lorsque je l’ai vu à la télé imiter les Baluba dans « Toyeba yo » à son bref retour au bercail avec Franco.  Et dans Ya Mbemba, il a été capable d’imiter les Bantandu avec son « g » guttural ; dans Dis Antonio, il s’exprime en « kisansala », sa langue natale, je crois ; dans Belle-mère, il chante en créole ; dans d’autres chansons, il imite l’accent et la façon de parler des Ouest-Africains. Il faut le faire !

Les mélomanes ont surnommé Sam « Le moraliste » C’est peu dire. Moi, Sam, je le considère aussi comme un grand humoriste. À travers quelques œuvres que nous allons rapidement passer en revue ci-dessous, je vais vous en donner la preuve. Veuillez m’excuser si certains passages ne sont que des extraits ou si je saute des bouts de phrases. J’ai choisi d’aller à l’essentiel.

Matinda : Matinda est cette femme volage qui a joué un vilain tour à un Togolais. Elle a fugué et l’amant se lamente, la cherchant partout en Afrique. Elle lui échappe chaque fois. Et le malheureux mari ou amant éconduit de se plaindre:Tu m’as dribblé…pourquoi tu fais-moi comme ça…je commence à maigrir,

Youyou eh ! Je commence à finir comme bougie allumée…Je t’ai suivie à Abidjan, Libreville…au Congo, j’ai arrivé à Brazzaville, Matinda traversé Kinshasa.

Mon argent fini, Matinda, pas moyen retourner Lomé…

               

Moi, cette chanson me rappelle le feuilleton américain « Le fugitif » avec l’acteur David Janssen dans le rôle du docteur Richard Kimble. Sauf que, ici, il s’agit d’amour volage. Et quel humour !

Georgette Eckins : Je vois, dans une forêt,  un homme agenouillé, en train de creuser un trou pour planter un arbuste. Il est en sueur. Quelqu’un s’approche de lui et lui demande : « Qu’est-ce que tu fais là, l’ami ?» Il lui désigne un plant de coco et une igname ratatinée :            

                              Moi j’ai planté coco, coco n’a pas donné

                              Moi j’ai planté igname, igname n’a pas donné

                              Moi j’ai planté amour, j’ai récolté trahison

                              Moi j’ai planté confiance, j’ai récolté déception…

L’autre, apitoyé, lui dit alors : « Ça alors ! Je ne voudrais pas être à ta place ! »

Affaire vidéo:  Voici un millionnaire qui n’est pas heureux en amour. Il est trop pris par son travail et n’est jamais à la maison. Sa femme s’ennuie et tue le temps en regardant des vidéos. Le mari va consulter un marabout :          

                             Je suis marié et j’ai le millionnaire..

                             Pour le mariage. Nous sommes allés à Ouagadougou…

                            J’ai dépensé dix-sept millions

                             Mais à la maison, nous vivons comme des ennemis

Le marabout hoche la tête : « Mon fils, tu n’as qu’à donner affection. »  Une voiture a besoin d’entretien ; une femme, elle, a  besoin d’affection. J’aime bien les deux comparaisons: mécanicien - marabout et entretien - affection..

 

Waka-Waka; Ici, c’est un homme qui invite une belle femme à lui accorder une danse. Elle lui demande de lui acheter auparavant une bouteille de champagne.           Il y a plein de filles comme ça, des opportunistes qui veulent exploiter les hommes.

                                     J’ai rencontré une fille qui se nomme Waka-Waka

                                    Je l’ai invitée à danser

                                     Mademoiselle me demande une bouteille de champagne…

                                     Mademoiselle, tu es méchante…

                                     Je suis allé voir mon ami, M. Crédit

                                     On me dit : « Il est mort… Il n’y a pas crédit…

                                     Payez au comptant. »

Mon ami, M. Crédit. On me dit : « Il est mort et enterré. I Pas de crédit. »

C’est une belle allégorie. Encore une fois, l’humour est au rendez-vous.

Suzanna Coulibari:  Ah ! Les fins de mois ! Tout le monde les attend. Il faut payer son loyer ; il faut se nourrir, s’habiller…Notre ami, lui, se fait exploiter. Sa blonde entretient de petits copains.

                                   Demain c’est la fin du mois, je donné toi l’argent

                                   Pour payer ton loyer, pour payer des bijoux

                                  Tu partie à Lomé, tu donné à Moussa, ton copain

                                   Il a acheté radio cassette,

                                   Tu partie à Niamey, tu donné à Mamadou, ton petit poussin

                                   Il a acheté grand boubou pour crâner au marché.

Remarquez ici le ridicule de ce villageois qui se promène au marché avec un nouveau boubou et une radio cassette pour impressionner d’autres filles avec l’argent d’autrui.                               

Fatimata: Voici un mari qui adore sa femme. Mais elle est à la fois capricieuse et trop jalouse. C’est une autre chanson dans laquelle Sam imite la façon de parler d’un Ouest-africain. Ce dernier est riche, bien sûr ! Mais son accent et ses mots le trahissent. Écoutons Sam :

                                  Ta façon d’aimer, jaloux, jaloux, c’est pas joli, c’est pas gentil

                                  Tu vois même devant les gens, tu perds la tête

                                  Parfois même devant nos invites, tu perds la tête

                                  Elle a un corps sembe-sembe…Je suis tombé malade…

                                  Woualà moi tolomatisé…

Cette chanson me rappelle un télé-film que j’ai écrit et réalisé en 1975 avec le groupe Salongo. Bomengo y jouait l’épouse d’un riche homme d’affaires. Ce dernier recevait un invité de marque, un Américain, M. Kyu. La femme arrivait du village. Ses plats étaient trop épicés, si piquants que le pauvre invité (Sonzo) en a eu les larmes aux yeux. Et la femme de lui demander:  Monsieur Kiula (crapaud), qu’est-ce qui ne va pas ?»

Ya Mbemba : Cette fois, il s’agit d’une satire chantée en dialecte kintandu. Je me demande comment Sam a fait pour imiter le ton et même les accents gutturaux des Bantandu.                  Kuma kuyididi (la nuit)

                                   Ku mputu kiambu kitabukidi

                                   ( Affaire ngulu)

                                   Mbadi ya Mbemba lutala (l’épervier)

J’ai eu comme l’impression que cette chanson s’adressait à des collègues musiciens qui se sont fait prendre dans la fameuse « Affaire ngulu » On y parle de l’épervier à qui on a coupé le pont - pourquoi pas les ailes-  et qui ne peut plus aller en Europe Je ne m’y attarderai donc pas. L’auteur doit avoir voulu régler ses comptes avec quelqu’un. C’est sûr !

Belle-mère : Ici, un Antillais se moque de sa femme. Cette chanson est de Franco Luambo Makiadi.  D’ailleurs on y sent l’importance qu’il toujours donnée à sa mère. Pour lui, elle compte plus que sa femme.

                               Si tu me veux, il faut me donner 25 francs

                               Tu  te souviens, l’année dernière

                               Tu as injurié ma mère

                               Cette année-ci ma mère c’est ta belle-mère

La complicité entre Franco est Sam est évidente. Ce dernier chante en créole !

Et cet éclat de rire à la fin ? Sublime !

Bon. Nous avons décortiqué ensemble quelques œuvres de Sam Mangwana où l’humour est au rendez-vous. Sam n’a pas été dans une école de littérature ni de cinéma. C’est la preuve que le talent est inné. Il aurait bien pu devenir un bon comédien. Personnellement, je considère cet artiste comme le plus complet de sa génération.  Grand compositeur, excellent chanteur chef d’orchestre, polyglotte, moraliste et surtout un humoriste. Seuls les humoristes sont capables d’imiter les voix, accents et tonalités des autres.

D’aucuns lui ont reproché son instabilité. Après tout ce que nous avons appris sur l’exploitation dont sont victimes les musiciens par certains chefs d’orchestre, je ne lui en veux nullement. Bien au contraire ! Sam est un pigeon voyageur d’un autre genre. Il est  un messager qui a sillonné l’Afrique pour rassembler tous les mélomanes du continent. J’ai souvent affirmé que la langue d’expression revêt une importance capitale. J’ajouterai ici que Sam a su adapter son français à celui parlé par le citoyen ordinaire des pays de l’Afrique de l’ouest. J’ai omis de vous parler d’autres chansons en portugais (Galo Negro), ne connaissant moi-même rien au portugais. Il n’empêche que ce sont des œuvres très appréciées au Portugal, en Espagne, à Cuba  et dans de nombreux pays espagnols notamment ceux d’Amérique latine.

Je ne puis terminer cet éloge de Sam sans parler du phénomène « mabanga » Tous nos musiciens célèbres actuels, disons presque tous, sont tombés dans le piège des « mapeka » qui, pour une poignée de dollars, achètent des chefs d’orchestre en quête d’oseille qui citent leurs noms de façon inappropriée et outrageuse dans leurs chansons. Sam Mangwana, lui, est demeuré en dehors de cette pratique. Sa musique est restée pure, riche, mélodieuse, éducative, moralisante, humoristique, bien rythmée et envoûtante. Avec tous ces pays où ses CD se vendent plutôt bien, il peut bien se passer du fric de ces faux millionnaires congolais en mal de gloire.

 Bref, Sam Mangwana est un musicien qui aura marqué sa génération et qui devrait, à mon avis, servir d’exemple à la nouvelle génération. En voilà au moins un qui peut se vanter d’être international ! Tous ces marchés africains, occidentaux et latino-américains qu’il a conquis ne sont pas des moindres. Je suis sûr que, un jour, tous ces mélomanes de partout dans le monde honoreront sa mémoire. Bravo, Sam ! 

Voilà pour Sam Mangwana ! À qui le prochain tour ? Je n’en sais fichtre encore rien ! De nos jours, les vrais artistes se font de plus en plus rares au pays !  Ils sont trop occupés, sans doute, à dresser  la liste des prochains fruits (mapeka)  « oyo bakotingola » avec leurs gros cailloux (mabanga) pour que les piétons qui déambulent n’aient qu’à se baisser pour les ramasser !

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