RD Congo-Oeuvres choisies: Franco, l'énigmatique

Publié le par Vieuxvan

RD Congo- Oeuvres choisies: Franco, l’énigmatique

 

 

Jamais  un artiste congolais n’a suscité autant de passions que feu Franco Luambo Makiadi. Querelleur, provocateur, injurieux, moqueur, mobutiste, tribaliste, sorcier, etc,.on lui a attribué beaucoup d’épithètes.

C’est que le Grand maître était lui-même fut un personnage controversé, énigmatique et imprévisible.

 

Je ne vous parlerai pas de ses liens personnels avec Mobutu ni des missions que prétendument ce dernier lui aurait confiées pour se débarrasser d’opposants politiques. Qui, de ceux qui tenaient à leur poste et à leur peau, a déjà refusé un ordre du président-fondateur du M.P.R ? Ils sont plutôt rares ! Je vous parle ici de l’artiste.

 

Quand je l’ai connu - lui ne me connaissait pas- j’étais un adolescent. Mais il a vraiment marqué mon subconscient d’autant que j’étais quelque peu rêveur et faisais travailler mon imagination. Il n’est donc pas étonnant que j’aie été séduit par cet artiste et son orchestre.

 

Franco, le poète

 

Le Franco que je voyais passer sur la rue de la Victoire s’était fait surnommer « Franco de mi Amor » C’était écrit sur son scooter à l’époque où il n’avait pas encore de voiture et où avoir un vélo « ndeke luka » était un luxe. Le Franco que j’ai connu à l’époque se faisait également appeler « Ma Fwala » ( François) et « Sorcier de guitare » en comparaison avec Nico Kasanda surnommé « Docteur Nico » ou encore « Dieu de la guitare ». Le Franco de mon adolescence était un poète. À cette époque-là, Simaro Lutumba était encore un inconnu du grand public et de moi-même.

 

Comme je l’ai déjà écrit dans l’un des mes articles précédents, ma chanson préférée de l’époque fut « Kenge okei elaka te » Bien qu’à cette époque-là l’amour ne me dît rien, les mélodies et les paroles d’amour de cet auteur compositeur et guitariste m’enchantaient. Kenge ! Kenge ! Kenge ! Qu’est-ce que Franco nous a rabattu les oreilles avec cette gonzesse ! Tantôt il la nommait « Majos », tantôt elle était « Joséphine » Cependant, le pauvre Franco doit en avoir arraché auprès des parents de cette fille à entendre quelques-unes de ses plaintes à l’époque : « Nabala voyou », «  Bozongisa ngai muasi na ngai » « Maladie ya bolingo », « Ya lelo nalembi », « Oyangani ngai », « Motindo na yo te » « Linga ngai to linga ye », etc. On a prétendu que sa bien-aimée a été forcée d’épouser un intellectuel, un « kalaka » ( Clerc ou fonctionnaire) parce que, à l’époque, les musiciens étaient considérés comme des voyous. Elles étaient deux sœurs : Kenge et Ndona. Cette dernière doit avoir épousé Gaston Nganga alias Fenta alias Dafirma du F.C. Daring, si je ne m’abuse. Ce dernier, bien que joueur, était un intellectuel ; il parlait correctement français et devait bosser dans un quelconque bureau durant la semaine. N’oublions pas que nous étions encore une colonie à l’époque et que les Belges s’entouraient de Congolais ayant fini leur école moyenne ou normale. Franco, lui, n’a jamais eu ces atouts! Il a finalement perdu la cause auprès des parents de sa dulcinée et s’est tourné désormais vers d’autres sources d’inspiration : « Mbongo na ngai Yudasi », « Zonga Vovon Mélancolie », etc. Sous son inspiration, d’autres musiciens de son orchestre ont excellé dans les chansons d’amour. C’est le cas d’Édouard Nganga, alias Édo, qui, lui aussi, avait la langue bien tournée en matière de paroles d’amour : « Aimée wa bolingo » ; « Ah ! Pauvre de moi ! », « Mabe nde kolimwa » ainsi que de Vicky Longomba, auteur de « Lina », « Coco wa ngai », « Ngai nazongi », « Nazali koluka ye ne makambo », « Ne croyez jamais », « Tozonga na nganga wana », « À moins que namikosaka » (une mélodie admirablement plagiée d’une chanson latino-américaine) , etc. Et que dire de l’apport du bassiste Lubelo De la Lune (« Ndima ngai », « Ozali se wa ngai » Veuillez m’excuser si certaines chansons datent de quelques années plus tard. Et que dire de la complicité entre la guitare de Franco et le saxophone d’Isaac Musekiwa !  En tout cas, cet orchestre-là était truffé de poètes !

 

Comme je l’ai déjà signalé, la perte de Joséphine Kenge alias « Majos » a rendu Franco amer. Il ne s’en est jamais vraiment remis. Je l’ai déjà entendu dire dans une chanson : « Elongi eboya koyemba l’amour »

(Je n’ai plus le cœur à composer des chansons d’amour) Dès lors, Franco s’est converti aux satyres.

 

Franco, le satyre

 

Les années d’après l’indépendance  nous ont fait découvrir un Luambo moraliste mais qui excellait plus  dans les satyres. Il exploitait les conflits de couples  où la primauté de l’homme sur la femme se faisait sentir.  « Bokola bana ya mbanda », « Matata ya muasi na mobali », « Vincent », « Misele », « Didi », « Infidélité Mado », « Nakoma mbanda ya mama »,« Dede kabola mikolo », « Liberté », « Ngungi », « Très fâché »,  « Tosambi bapesi yo raison », etc. Ses chanteurs compositeurs le complétaient bien :: « Linzanza ebongi na langi » (Vicky), « Oyangani ngai mpo na kimbundi » (Vicky) « Tonton » (Vicky), « Bolingo ya bougie » Kwamy) , « Ngai nalatisaka te » (Kwamy), « Mayi ya buatu » (Mujos), « Bokilo mabe » (Mujos), « Hélé wa bolingo » (Mujos), « Ma Hélé » (Simaro), « Fifi nazali innocent » (Simaro) et autres. Il s’intéressait aussi aux quolibets entre épouses et rivales : « Catherine Ndoki », « Zwani nabala », « Nandimi kosasa », « Bomba bomba mabe », etc.

 

Cette nouvelle orientation aurait dû sauter aux yeux de la Commission de censure. Celle-ci est demeurée muette. Franco s’est alors interposé entre les filles de joie qui se disputaient des clients, un thème qui valait son pesant d’or à une période où de plus en plus de prostituées de luxe hantaient et piégeaient les maris infidèles: « Bondumba na ngai ya civilisé », « Quatre boutons », Timothée abangi makambo », « Ngai Marie nzotu ebeba », « Locataire », « Mivais témoin » (Kwamy) Comme on peut le voir, il s’enfonçait t tour à tour vers la polémique et l’insolence. Finalement, c’est lui-même qui a utilisé son savoir-faire pour régler ses comptes personnels avec ses musiciens qui avaient fait défection et d’autres ennemis personnels: «Course au pouvoir », « Nyongo na yo nakofuta te », « Opédalé », « Mbanda akoti kikumbi », « Où est le sérieux », « Mino ya Luambo diamant », « Mboka oyo », « Tailleur », « Toyeba yo », etc. Certaines de ces chansons contiennent des injures « Chicotte », « Non » etc. On eût dit qu’il n’avait pas appris des chansons qui lui avaient valu la prison, à savoir «  Falaswa », « Mpaka Lowi et Heleini. Cette dernière l’a vraiment rabaissé au niveau d’un inculte doublé d’un goujat. Je ne sais quelle mouche l’avait piqué. « Errare humanum est » ! Au fil du temps, il s’est improvisé moqueur : « Mamou », « Très impoli », Mario (N.B. Madilu m’a raconté lors de son passage à Montréal que c’est la chanson qui a rapporté le plus d’argent à Franco).

 

Franco, le mobutiste

 Nous avons déjà parlé de la façon dont Franco a été « tamponné » par Mobutu. C’est sans doute ce qui lui a permis de se croire intouchable et se livrer à certaines grossièretés. Nous noterons qu’il a chanté beaucoup de chansons pour le M.P.R. (« Belela authenticité », « Congrès ya MPR ») , etc.  sans compter les chansons sur commande du président et de sa femme : « Candidat na biso Mobutu », « Chacun pour soi » En même temps, il s’est efforcé, en tant qu’autodidacte, à prendre des cours de français qui lui ont permis der maîtrise désormais tant soit peu, au niveau de la conversation du moins, la langue de Voltaire. Pendant ce temps, un autre poète est né. Il s’agit de Simaro Lutumba Ndomanueno, son bras droit et homme de confiance ( nous avons déjà parlé de lui et de ses oeuvres) Il a été le premier musicien de l’O.K. Jazz, à part Franco lui-même, à rouler en voiture personnelle. Il avait aussi l’autorisation de promouvoir les nouveautés de l’orchestre auprès des grosses boîtes à musique avant qu’elles soient distribuées. 

 

Franco, le traditionaliste

 

Il est une qualité que j’ai également appréciée de Franco, c’est son respect de sa mère et des racines de celle-ci. Je me demande comment il a fait pour pouvoir s’exprimer couramment en kikongo alors que d’aucuns Bakongo, dont moi-même, en avons perdu l’habitude ! Le Grand maître a toujours fait la promotion de la langue kikongo.  Depuis « Mbuta Kingotolo », il a chanté « Yimbi ko », « Kinzonzi ki Tata Mbemba », « Lukoki », « Fwala mombu ngulu kadia », « Ku Kisantu Kikwenda ko », « Na Kisoka », « Kinsiona », etc.

 

Franco, l’altruiste

 

Franco Luambo Makiadi a connu la misère autant dans son enfance que lors de à ses premiers débuts dans la musique. Johnny Bokelo (« Je n’ai rien ») et Kwamy Munsi (« Faux millionnaire » ; « Mopepe ya mbula ») le lui ont rappelé. Quand il est devenu plein aux as, il a tendu la perche à beaucoup de musiciens. Parmi eux des Bakongo dont Josky Kiambukuta, Sam Mangwana (Angolais kinois), Madilu System, Jerry Dialungane, Ntesa Dalienst,  Pajos, etc. mais aussi d’autres tribus. Lokombe, Lola Chécain, Empompo Loway, Pépé Ndombe, Joe Mpoyi et autres originaires d’autres provinces.

 

Ceux qui ont bossé sous ses ordres ont retenu de lui que c’était un patron qui pouvait piquer des colères et  était très rancunier, mais qui, en temps normal, adorait blaguer et sympathiser avec ses employés. Je l’ai souvent surpris, en compagnie de ses musiciens, en train de manger du cabri et des chikwangues devant son bureau ou sa résidence sans se gêner le moins du monde. 

Je ne sais pas si tout ce qu’on a dit de lui au plan de sa spiritualité est exact. Je retiens seulement une chose, c’est que, en Afrique, la plupart des hautes personnalités se font protéger. La plupart des musiciens aussi. Un gars comme lui devait être la cible de bien des gens quand on considère  toutes les péripéties et élucubrations de sa vie d’artiste.

 

En guise de conclusion, je dirai que l’œuvre du Grand maître Luambo Makiadi reflète la diversité des démons qui sommeillent en nous. En effet, parmi nous se cachent des moqueurs, des calomniateurs, des dénonciateurs, des cupides, des envieux, des incestueux, des opportunistes, des imposteurs, des arrogants, des tribalistes, des mal élevés, des rancuniers, des jeteurs de mauvais sort et autres. Franco ne s’est fait que le héraut de ce que nous sommes.

 

Devons-nous  en rougir ? Allez donc voir ce qui se passe sous d’autres cieux ! « Homo homini lupus ! »(L’Homme est un loup pour l’homme) L’homme a pour pire ennemi son propre frère. (Matthieu 1 : 34-36)

 

À demain !

 

Sacha Distel - Monsieur Cannibal

 

 
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article