Thysville de viande.

Publié le par Célestin S. Mansévani

Thysville de viande.

Comment nomme-t-on déjà le muscle d’une viande en kikongo ? « Ngungu » Voilà qui a donné lieu à l’expression populaire, rigolarde et sans méchanceté qui fait appeler cette partie de l’animal « Thysville de viande » Il faut dire que pour les Bakongo, tout ce qui est animal se nomme « mbizi » ou « mbisi » Pour distinguer les espèces faunique et aquatique, on parle de « mbizi a mfuta » pour le gibier et de « mbizi a maza » pour le poisson.

Dans mon article intitulé « Les précipices de Mbanza-Ngungu », il y a eu quelques trous de mémoire. Je ne sais pas si parler des quelques deux petits détails oubliés peut aider à faire progresser les recherches de ceux, dont Jean Koke Miezi et Régis Lukoki, qui s’efforcent de reconstituer l’histoire de cette belle ville poussiéreuse, située sur un plateau, où il fait froid et qui fut le siège du territoire qui portait son nom dans le district des Cataractes.

Dans mon article précité, j’ai oublié entre autres que le camp des ouvriers indigènes de l’OTRACO s’appelait Camp Thys. Il y avait des maisons alignées. Les cols bleus y logeaient dont mon grand cousin Ambroise Fukilua. Il était âgé dans la vingtaine, était menuisier et venait à peine de se marier. En débouchant du chemin Sona-Nkulu, juste avant le stade, il y avait une intersection. Une rue descendait à gauche vers ce camp, en se faufilant entre le dernier magasin, à gauche, et la grande enceinte, à droite, qui servait de résidence officielle à monsieur Navaud, le responsable de toutes les installations et édifices de Sona-Nkulu appartenant à l’OTRACO. Il était interdit d’entrer dans cet enclos immense qui était gardé par deux clébards très intimidants, sûrement des chiens bergers. Un policier congolais en uniforme noir et chapka rouge montait la garde à l’entrée, droit comme un « i » et muet comme une carpe.

À propos de l’eau courante, je dois apporter un rectficatif. Au premier camp des clercs où nous avons habité, il existait des robinets et toilettes publiques. Elles étaient situées à quelques 200 mètres de notre habitation, en contrebas. Je revois encore ma mère et mes sœurs, remontant la petite colline, des seaux sur la tête. L’ouvrier qui nettoyait les toilettes s’appelait Ngombawu. J’ai et maintes fois maille avec lui parce que je me moquais souvent de lui et qu’il n’aimait pas ça. Il m’épargnait juste à cause de mon père qui était si simple et si gentil. D’ailleurs, les intimes l’appelaient « De Léon » Nous avions aussi une cantine à l’intérieur du camp des clercs, qui s’appelait « cercle » où les gens pouvaient boire, danser et jouer à divers jeux. C’est mon père qui le gérait, en plus de ses fonctions au bureau de la M.O.I. Cela se passait les soirs, fins de semaine et jours fériés.

 

Parlons de transport. À cette époque, les indigènes ne roulaient pas encore en automobiles et celles-ci étaient rares. J’ai vu démarrer certaines voitures et pick-up. Les conducteurs disposaient d’une manivelle. Ils l’introduisaient dans un trou à l’avant de la carrosse avant, tournaient plusieurs fois jusqu’à ce qu’on entende le bruit du moteur : « Vroum…Vroum… » Ils enlevaient la manivelle, reprenaient leur place sur le siège réservé au conducteur, embrayaient et quittaient les lieux. Les travailleurs de l’ONATRA se promenaient à pied. Quelques clercs, dont mon père, se déplaçaient avec des bicyclettes. Celle de mon papa était une Raleigh.

Dans notre temps, les écoles secondaires, universités et instituts supérieurs n’existaient pas encore. Les finissants de notre école s’en allaient soit à l’École secondaire des Frères des  écoles chrétiennes à Tumba ou à l’École moyenne agricole de Ngombe-Matadi. Les filles, elles,  allaient suivre leurs études moyennes à l’École des enseignantes de Nkolo. Ma sœur aïnée Cécile Kiandumba alias Mama Kulutu (Lisapo ongee) y a étudié avec une condisciple nommée Alphonsine Nganga. Les parents de celle-ci habitaient sur la rue Tabora presque en face de la résidence du chef Kinzonzi. Un petit séminaire se trouvait également à Nkolo. On accédait à cette localité par une route à partir de la gare de chemin de fer de Dethieu.  

À propos de l’avenue Tabora, voici une histoire que m’ont racontée ma mère et mon cousin, témoins de la scène. Un grand bar s’y trouvait. C’était le grand rendez-vous de ceux qui se faisaient appeler les « ambianceurs » Après la 2ème Guerre mondiale, des soldats du camp Hardy,  de retour du front,  avaient eu maille à partir avec mon père. C’était un homme sympathique mais très fort. Il le tenait de son père Léon Lubaki, un des héros de son village natal, fort comme un buffle et qui l’est resté jusqu’à sa mort à 86 ans. Nous étions assis à une table. Moi, j’étais encore bébé et me trouvais dans les bras de ma mère. Mon père était allé commander des consommations. Pendant son absence, des soldats sont venus et nous ont fait lever de nos sièges. Ils se sont installés à notre place. Quand mon père est revenu, il leur a évoqué la loi du premier occupant. Ils n’ont rien voulu savoir. Il s’en est suivi une bousculade qui a envoyé les trois soldats valdinguer sur leurs derrières. Comprenant qu’ils avaient affaire à un homme peu ordinaire, ils ont foutu le camp sous les yeux rieurs des autres clients. Ä l’époque, toute la ville a gardé un souvenir de cet incident.

Bon. Continuons ! Je vous ai parlé de l’École Ste-Thérèse où j’ai étudié. C’était une école primaire de cinq classes qui faisait partie de la mission catholique. Le curé et le directeur de l’école étaient des Blancs. Par contre, il y avait l’abbé Émile Dinganga, un Congolais, un Muntandu comme les parents de mon ancien condisciple Philippe Mafuala Kabwiku ; il était adjoint au directeur d’école. Il ne badinait pas avec la discipline. Tous les élèves le craignaient parce qu’il aimait battre et punir les indisciplinés. À l’intérieur de la mission, juste après l’entrée, à la droite, se trouvait la résidence des missionnaires. Une grande cour intérieure séparait cette résidence de l’église. Celle-ci était située sur la gauche et tournait le dos au premier magasin sur le chemin Nsona-Nkulu. Au-delà de la cour intérieure s’étendait le bâtiment, faisant front à la rue et au couvent des Sœurs, qui abritait les classes. Derrière celui-ci se trouvaient les habitations des moniteurs. À l’arrière la résidence des missionnaires se cachait un jardin où poussaient quelques arbres fruitiers et légumes ; il servait de lieu de ravitaillement aux missionnaires. C’est de là que s’étaient échappées les abeilles qui s’étaient éparpillées dans l’école, un jour, et avaient piqué tout le monde.

Revenons au sport ! En parlant du stade de Nsona-Nkulu, j’ai juste parlé des Diables rouges. C’était la sélection locale mais il y avait l’Amicale, dans laquelle évoluait Amara, le grand buteur et dribbleur, et  qui appartenait aux catholiques ; une équipe de l’OTRACO dans laquelle jouait Mpakasa ; une école des commerçants où l’on retrouvait M. Bravo, gardien des buts, un Portugais propriétaire d’un magasin dans la Ville haute ; peut-être aussi une formation des employés indigènes de l’administration coloniale. Je me souviens de l’autre stade situé de l’autre côté au-delà du cimetière de Nsona-Nkulu et du précipice situé derrière celui-ci.

L’autre terrain était collé à la clôture à l’arrière du couvent des Sœurs et école des filles. Il était situé sur une pente. Je crois que c’était celui de la mission catholique. Je me rappelle maître Gabriel Bimponda, mon enseignant de 5ème année ; il avait une grande taille et était le gardien des buts de l’Amicale. En longeant ce terrain et en continuant sa route, on arrivait à une intersection. L’un des chemins menait à gauche vers l’autre stade, le dispensaire et  le foyer social,  constructions coloniales.

L’autre s’en allait tout droit et devenait l’avenue Tabora. C’était l’une des deux grandes avenues de la cité. Elle montait en pleine cité puis redescendait, passant devant l’habitation du chef Kinzonzi, située sur la gauche. Pour ce qui est de l’autre route, la 2ème, parallèle,  je crois que c’est elle qui mène à l’un et l’autre bouts vers Kinshasa et Matadi, en  sortant de la Haute ville et en passant devant le marché, en bas de la colline à droite, ainsi que le siège de la cité indigène, au sommet sur la gauche, elle se changeait en rue commerçante avec des boutiques et commerces appartenant à des indigènes. C’est là que Henri Sidi, le frère aîné du joueur Amara, tenait son garage. Plus loin, cette route contournait la partie centrale de la cité, croisant un autre chemin sur la droite, menant à un petit quartier appelé « Misioni » (mission), appartenant aux protestants. Là aussi, sur le même côté droit, après l’intersection, se trouvait un autre précipice. Il ne faut pas être ivre au volant pour conduire dans Mbanza-Ngungu !

Revenons en arrière. Juste après avoir gravi la colline en venant du marché, en face de l’extrémité orientale du couvent des sœurs, s’ouvrait la partie droite de la ville, longeant la route sur toute sa longueur, coincé entre celle-ci et le chemin de fer, en contre-bas,  reliant la ville à la gare de Marshall.  C’est dans ce quartier situé sur un versant, que j’ai passé mes six derniers mois à Mbanza-Ngungu. Le nom de la rue m’échappe.

J’ai connu quelques personnalités dont Pierre Nkezi, cuisinier chez les Sœurs. Il était l’un des rares à avoir acquis le statut d’émancipé. Comment acquérait-on celui-ci ? L’administration coloniale enregistrait votre demande, appuyée par votre employeur. Il vous fixait une date de visite de votre logis. Si les normes de propreté et de confort satisfaisaient les enquêteurs, ils faisaient un rapport favorable et la médaille vous était décernée. Je dois dire que les émancipés n’étaient pas plus de cinq à notre époque ; mon père est tombé malade pendant que son dossier était à l’étude. J’ai aussi souvent entendu parler d’un certain Léon Baruti. Je ne sais ce qu’il faisait mais il était très connu.

Voilà ce que j’avais à ajouter sur Thysville alias Mbanza-Ngungu à l’époque où, au début des années 50, j’y ai vécu et où j`’étais en âge de me souvenir des gens et des choses. C’est dommage que je sois loin du pays. Il y a mes sœurs aînées, Marie-José et Cécile, qui étaient adolescentes ainsi que mon grand cousin Ambroise qui, lui, avait entre 22 et 25 ans, travaillait comme menuisier, avait logé avec sa jeune épouse au camp Thys avant le transfert général qui l’a fait aménager au Camp Kauka où j’ai passé mon adolescence et le début de mon âge adulte. Eux pourraient en dire davantage sur cette sympathique ville, surtout en ce qui a trait aux noms des autorités administratives de l’époque. Ils sont encore en vie à Kinshasa.

J’y reviendrai certainement.

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