Les accents francophones
LES ACCENTS FRANCOPHONES
Par Célestin S. Mansévani
J’écoutais, l’autre jour, la chanson «Le Cœur de ma vie» de
Michel Rivard, artiste chanteur québécois, sortie en 1989. Elle était si romantique que je suis entré en transe, me retrouvant subitement à Kin-La Belle, entendez Kinshasa, la capitale du Congo Démocratique, celle des beaux jours, comme au bon vieux temps. Je me voyais déambulant ici et là, tantôt, assis dans un «nganda» (bistrot à ciel ouvert) en compagnie de copains euphoriques, mastiquant une délicieuse «chikwangue» (sorte de pain africain à base de manioc) et dégustant un savoureux «maboke» (du poisson poivré enveloppé dans des feuilles de bambous), arrosés d’une bière bien froide et pétillante; tantôt, à bord d’une voiture, sillonnant les coins les plus huppés de la ville et retrouvant des amis d’enfance et d’anciens collègues de travail. À l’entour, j’entendais résonner cette ambiance féerique, agrémentée par les sons et rythmes de cette ville surpeuplée et grouillante où des centaines de dialectes se résument, en dehors du français qui est la langue de travail, en une seule langue commune, le lingala; de cette ville, Kin-Malebo, dis-je, où les rues chantent jour et nuit, à longueur d’année. Fait nouveau cependant pour moi, les chansons mondaines n’ont plus l’exclusivité d’antan. Elles se disputent désormais le monopole avec les cantiques chrétiens, ce qui a fait dire à certains amateurs de mauvaises blagues que, à Léo-la-Capitale (surnom de Kinshasa avant la Zaïrianisation sous Mobutu),le Christ et Satan se livrent un véritable corps à corps pour s’arracher des âmes (sic)
Cependant, toute bonne chose a une fin. Au terme de ces moments d’extase, comme tout nostalgique digne de ce nom, je me suis surpris en train d’essuyer un soupçon de larme sortant de mes yeux et coulant sur une de mes joues. Puis, soudain, mon enchantement s’est estompé. Je me suis figé en entendant l’allusion faite par Michel Rivard à la langue de « son pays», le Québec, une langue aux accents d’Amérique. De l’entendre glorifier les rues de sa ville en français m’a fait sursauter et je me suis demandé en quelle langue, moi, je venais de rêvasser de Kinshasa et du bon vieux temps? Était-ce en français, ma langue d’instruction, en lingala, une de nos langues nationales la plus parlée, en kikongo, ma langue maternelle, en anglais ou encore en quelque langue ou dialecte partiellement maîtrisé? Je n’ai pu y répondre.
Par contre, je me suis souvenu des nombreux francophones d’ici qui rêvent des rues de leur ville. Et je me posais chaque fois la même question: les Haïtiens, par exemple, rêvent-ils de Port-au-Prince en français ou en créole ? Les Wallons de Belgique rêvent-ils de Bruxelles en wallon, en flamand ou en allemand? Les Sénégalais le font-ils en français ou en wolof ? Les natifs d’autres pays comme le Luxembourg, Madagascar, l’Île Maurice, Djibouti et j’en passe, qui ont deux ou trois langues, comment s’y prennent-ils ? Tous ces pays, me suis-je demandé, mis à part leurs différents accents, n’ont-ils pas totalement ou partiellement la langue française en commun ? Au fait, à qui appartient la langue française ? Si l’on considère le pays fondateur, la réponse est claire. C’est la France. Mais, pour paraphraser Jean de La Fontaine dans sa fable «Le loup et l’agneau», la loi du premier occupant est-ce une loi plus sage ? Si nous nous fions à une autre loi, celle de la majorité, les statiques sont là pour éclairer notre lanterne. Voici d’ailleurs à ce sujet un rapport qui nous en dit long.
Selon un rapport du Haut Conseil de la Francophonie publié en 1999, les francophones « réels » étaient estimés à l’époque à 112,6 millions auxquels il convenait d'ajouter 60,6 millions de francophones qualifiés de « partiels » ou « occasionnels », soit 173,2 millions de francophones. De plus, il y avait 100 à 110 millions de « francisants », qui, « avaient appris le français pendant plusieurs années et en avaient gardé une maîtrise variable, ou qui avaient été amenés à le pratiquer, même partiellement pour leur métier. » Le même type d'étude avait été mené par ce même organisme en 1989 (rapport publié en 1990) avec 104,6 millions de francophones « réels » recensés plus 54,2 millions de « partiels », soit 158,8 millions de francophones. La progression enregistrée était importante avec un gain de 14,4 millions en 9 ans. Deux (2) millions de ces « nouveaux » francophones étaient des Français, démographie oblige, mais le gros du bataillon est fourni par le continent africain. En extrapolant ces chiffres, on peut estimer le nombre des locuteurs francophones à quelques 183 millions en 2005 ce qui donne un chiffre de 290 millions de personnes aptes à s'exprimer en français.
- Source : rapport 1997-1998 du Haut Conseil de la Francophonie, « État de la francophonie dans le monde », La Documentation française, 1999.
- Répartition des francophones « réels » et « occasionnels » dans le monde en 1998 (tirée de l'étude citée ci-dessus, mais hélas incomplète, il manque par exemple les 132 000 francophones de Californie, ceci explique l'écart entre les chiffres annoncés en bas de colonnes et ceux rapportés par le texte ci-dessus) (pdf): [1]
Tous ces gens, mis à part leurs différents accents, n’ont-ils pas la langue française en commun ? Combien sommes-nous de francophones en Amérique ? Ils sont 10 millions 481 mille les locuteurs réels sur 112 millions 666 mille. Si l’on ajoute à ce chiffre les 4 millions 64 mille sur 60 millions 612 mille de locuteurs partiels, nous atteignons le chiffre de 14 millions 450 mille sur un total mondial de 173 millions 278 mille locuteurs, soit près de 12 pour cent des francophones à travers le monde! Cela nous révèle que nous ne sommes pas les plus peuplés au monde mais aussi que nous ne sommes pas près de disparaître. À moins que…
J’adore me laisser bercer par la chanson «Soir au village» du Camerounais Manu Dibango établi depuis bien des lunes à Paris, la Ville-lumière, qui nous rappelle bien de vieux souvenirs de notre village: le coin du feu, le bon foufou, le poisson aromatisé, le bon vin de palme… et ces vieux sages fumant leurs pipes, les yeux mi-clos, dodelinant de la tête, apparemment somnolant mais à l’écoute de tout… Tout Africain, qu’il soit francophone, anglophone, lusophone ou parle l’arabe, ne peut écouter cette complainte sans éprouver un brin de nostalgie. Parions que cette chanson ne laisse pas insensibles les natifs des Caraïbes, des Antilles ou des Îles océaniques. Ils n’ont qu’à remplacer les recettes et décors champêtres africains par celles et ceux de la Martinique, de la Jamaïque, de la Barbade, de la Guyane, d’Haïti, des Fidji, de la Nouvelle Calédonie et autres… et le tour est joué!
Pour revenir à «Le Cœur de ma vie», j’étais encore en train de me torturer la cervelle lorsque Michel Rivard poursuivit: «Il faut la faire aimer à ces gens de partout venus trouver chez nous un goût de liberté» Ce bout de chanson m’a fait sursauter. La langue française n’est-elle pas notre langue et ne l’aimons- nous pas ? Et, en ce qui concerne la soif de liberté de ceux qui immigrent ici, n’est-elle pas légitime? À part la vie, qu’est-ce qui vaut la liberté? Et, y a-t-il plus libres que nous qui vivons dans un pays industrialisé, démocratique et ouvert à tous ? Ne sommes-nous plutôt pas privilégiés, nous qui avons étudié, voyagé et avons l’occasion d’avoir continuellement des échanges en divers domaines avec nos voisins, partenaires, collègues de travail et autres concitoyens issus de tous les horizons?
En tout cas, Michel Rivard n’était sûrement pas mal intentionné ni Jean-François Mercier et Lise Payette dans leur film «Disparaître», paru paradoxalement lui aussi en 1989. Par contre, certains usent de pans de ces oeuvres, dont la survie de la langue française, pour fausser le débat sur le danger d’extinction du peuple québécois dit «pure laine» En réalité, le spectre tant décrié de cette disparition est un faux problème. Néanmoins, il découle de plusieurs facteurs.
Sans vouloir nous immiscer dans ce débat qui ne relève nullement de notre compétence, soulignons cependant, à titre d’exemple, un des facteurs majeurs: la baisse considérable du taux de natalité au Québec. Faut-il en vouloir à ces Québécois «authentiques» qui refusent de procréer, à ceux qui vont adopter des enfants chinois, africains, vietnamiens et autres alors qu’il existe des enfants orphelins ou abandonnés ici sur place? Va-t-on interdire les mariages interraciaux? Les goûts et couleurs ne se discutent pas surtout dans un pays comme le nôtre où les droits et libertés individuelles ont force de loi! Évitons donc de nous faire prendre au piège des analyses trop simplistes!
Pour terminer, disons que nous aussi, comme Michel Rivard, nous rêvons des rues de Montréal, notre ville mais, au juste, dans quelle langue ? Nous entendons des accents francophones, anglophones, hispanophones, asiatiques et autres lors d’ événements spéciaux, spectacles et attractions estivales à tout casser. Notre cœur bat la chamade et notre corps vibre aux sons et rythmes de la samba, de la biguine, du soukous, de la salsa, du mazurka, du cha-cha-cha et de la lambada. Nous swinguons, twistons, valsons et dansons le rigodon avec des gens venus de nos régions et d’ailleurs. Le temps reste suspendu, l’espace d’une saison, et nous avons l’impression que le monde entier fête et s’amuse avec nous. Qui dit mieux? La célèbre locution latine «Mens sana in corpore sano» (Un esprit sain dans un corps sain) ne nous donne-t-elle pas raison ? Et cette autre: « Carpe diem » (Profitez du temps) qui en rajoute ? Sacrés Italiens!
Pour en clore avec ce débat, disons que la langue n’est rien à côté de la joie de vivre. Et celle-ci est subordonnée à la sécurité physique et financière. Voilà pourquoi des gens quittent leur sol natal pour chercher refuge sous des cieux plus cléments. C’est un phénomène mondial et les migrations existent depuis l’effondrement de la fameuse Tour de Babel. Les xénophobes, qui prennent l’usage de la langue française comme prétexte pour cacher leurs vraies natures, ne nous feront pas avaler la pilule. La langue commune, c’est une chose. Partager sa joie avec son prochain et avec les autres, c’est bien plus que tous les us, coutumes, dialectes, accents et tout l’or du monde. À bon entendeur, salut!