Avocat.
Le commun des mortels, surtout ceux qui ne sont jamais présentés devant une Cour, confondent souvent juges et avocats. Et pourtant…Franco Luambo Makiadi, lui, savait.
Lorsqu’il a chanté « « Nyongo na yo nakofuta te », en ajoutant: « Kende na ba juges, zwela ngai convocation », un défi qu’il lançait à Johny Bokelo, il savait dans quoi il s’embarquait et il en a payé le prix. Plus tard, lorsqu’il a composé une satire contre Kengo wa Dondo, un puissant procureur de la République, dans « Tailleur », il voulait se venger. Mais en fait, le procureur Kengo représentait la partie demanderesse, l’État, qui avait porté plainte.
Si le juge avait jugé qu’il avait tort d’accuser Franco et ses musiciens, ceux-ci n’auraient pas pris le chemin de Luzumu ! Voilà un exemple précis où nous confondons le juge et l’avocat ( ici le procureur qui représente l’État). Après avoir fait deux fois la prison, le Grand Maître Yorgho aurait dû le savoir. Son expression « Tailleur » ne s’appliquait vraiment pas à Kengo wa Dondo mais au juge qui avait pris la décision, à moins qu’il y ait eu une ingérence politique, ce qui ne nous étonnerait pas sous le régime qui était en place alors.
Si les choses devaient se passer selon le Code du droit judiciaire, cela ne se serait pas produit. En fait, les juges sont des arbitres. Ils sont là pour écouter les plaidoyers de deux parties en cause ; d’une part des demanderesses qui ont porté plainte – dans ce cas-là c’était l’État- et d’autre part de la partie défenderesse (Franco) qui est accusée et doit se justifier. Dans ce procès-là comme dans tout autre, les plaidoiries étaient de la compétence des avocats des deux parties en cause.
Puisque ce sont eux qui tranchent et jouent le rôle d’arbitres, les juges sont les hommes forts des tribunaux. Leurs décisions sont souvent sans appel. En tout cas, ils sont tout puissants. Les juges d’un pays à régime autoritaire qui brime les libertés individuelles et les droits de l’homme, eux, ne sont pas tout puissants puisqu’ils doivent souvent se plier aux exigences des politiciens au risque de perdre leur poste ou de se retrouver à la morgue comme ce fut le cas du général Masiala (Voir Le Messager du 9 septembre 2009) Avec de pareils juges, qui ont peur pour leur propre peau, je ne donne pas cher de celles des pauvres citoyens sans appuis et sans le sou.
Par contre, les citoyens ont le droit et la latitude de se faire défendre par un avocat. Ainsi voit-on des criminels coincés par l’a police déclarer : »Je ne parlerai qu’en présence de mon avocat » Ceux qui n’ont pas les moyens de se faire assister par un avocat s’en voient imposer un. Ceux qui refusent carrément et préfèrent eux-mêmes défendre leur cause, n’ont qu’une chance sur mille de s’en sortir.
Tel fut le cas de M. Fabricant, un professeur désabusé d’une université de Montréal qui purge une sentence à vie pour avoir canardé ses anciens collègues qu’il accusait d’avoir fait preuve de discrimination à son égard.
L’une et l’autre fonction ont été mal extrapolées dans le langage courant des Kinois comme c’est le cas avec le mot « Potiki » (politique) Les sportifs ne sont pas demeurés en reste puisque des arbitres ont déjà été la cible des supporters. Nous en avons connu de chez-nous qui ont passé de mauvais quarts d’heure (Voir le Messager du vendredi 15 août 2008 dans Mboka Mosika) Je me souviens encore de l’expression courante à l’époque pour dénoncer une décision d’un arbitre jugée controversée : « Arbitre payé » Des incidents marquant des fins de match, il y en a eu partout dans le monde dans plusieurs sports.
Ceux qui ont vu le film « L’avocat du diable » avec Al Pacino, Keemu Reeves et Charlize Therron , savent que les avocats du diable existent aussi dans la vie courante. Nous avons connu des avocats célèbres qui ont donné du fil à retordre aux juges. L'avocat Johnnie Cochran Jr., aujourd’hui décédé, devenu une superstar du barreau américain après avoir défendu avec succès O.J. Simpson, en est un exemple.
Mais, il y a une autre catégorie d’avocat « made in Kinshasa » C’est de celle-là que je voulais vous parler. Lisez-donc la chanson « Misele » de feu Franco Luambo Makiadi :
Misele tata , oh, oh,oh! Ngai ndeko ya mobali te, oh, oh !
Soki yo te , Misélé, oh ! Nakomona mpasi, oh !
Ekeko ya mobali oyo, oh, oh ! Alingi se amoma ngai
Soki kombo na buku te, oh, oh ! Nde nakima kala, oh !
En écoutant bien cette chanson, on peut se rendre compte de la richesse de son contenu. Ce ne sont pas les idées qui nous manquent, à nous Congolais.
Notre vie quotidienne est pleine de scènes de ménage, d’événements, faits divers et anecdotes qui font que nos artistes ont de quoi avoir de l’inspiration.
Décortiquons ensemble cette chanson des années soixante de Franco.
Likambo ya kobetaka ngai. D’abord, l’artiste dénonce la violence conjugale, une pratique rétrograde qui a encore cours chez certains couples de chez-nous.
Lukaka baninga bokokana. La femme invite son mari à aller se battre contre des hommes. Cela signifie que nos hommes ont l’habitude de se battre alors que, ailleurs, si vous levez la main sur quelqu’un, vous vous exposez à des poursuites judiciaires pour voies de fait.
Mpo ngai nazali muasi. La femme traite l’homme de lâche, lui qui s’en prend à une pauvre femme sans défense. Plus loin, elle déplore le fait de ne pas avoir un frère qui se serait porté à sa défense. Il s’agit là d’une autre réalité de chez-nous. Dans certaines familles, le fait de ne pas avoir de garçon est mal vu. En occident, par contre, ceux qui ont juste des filles ne s’en plaignent pas. Je dirais même plus, pour paraphraser Dupont ou Dupond de Tintin : « les filles sont reconnues être plus proches de leurs parents que les garçons.»
Nzotu ekoma tache na tache. Pour une femme qui tient à paraître belle, surtout celles qui se font blanchir à coups d’Ambi et autres produits du genre, des taches sur le visage ne sont pas les bienvenues avec cette menace d’attraper le cancer de la peau.
Ekeko ya mobali. Cela me rappelle les mariages de raison, le triste sort des femmes obligées d’épouse un homme qui n’est pas à leur goût (Voir « Contre ma volonté » de Mbilia Bel)
Soki kombo na buku te. Chez-nous, le mariage est sacré. Ne divorce pas qui veut. Le livret d’identité avec les noms des époux est une assurance, un garde-fou contrairement à ce qui se passe en Occident où l’on parle de conjoints de fait. Nous avons le droit de nous en tenir à nos valeurs ancestrales.
On apprend beaucoup sur notre culture en écoutant « Misele » Moi, ce qui me chiffonne, c’est « Ata avocat nakofuta » Ici, le terme avocat prend une autre dimension. C’est une sorte de vengeur à gages, un individu à qui on a recours et qu’on paie pour se protéger.
Imaginez votre épouse qui vous balance ça au visage ! Comment va-t-elle faire son paiement, en espèces ou en nature ? Que feriez-vous si vous étiez ce mari pris en otage ? Que feriez-vous contre un rival plus fort que vous ? Vous n’allez quand même pas vous laisser cocufier ? Et que ferez-vous si chaque fois que vous tentez de réclamer le divorce, l’autre revient vous casser la gueule ?
Je ne voudrais surtout pas être à la place de ce mari-là devant cette catégorie d’avocat-là!