Les hauts et les bas d'un maréchal.
Ça y est! Encore un autre artiste congolais qui vient de se voir bombardé d’un pseudonyme, cette fois à l’occasion de son soixante-neuvième anniversaire:
Le maréchal Rochereau! De quoi faire sourciller les militaires de carrière !
Le plus grand souvenir que je garde de Pascal Rochereau Tabu Ley est le clip qu’on a fait ensemble de la chanson Nzale, sur 16 mm, à mes débuts à Télé-Zaïre. À l’époque, je réalisais Télé-Dimanche, qui était animée par Benoît Lukunku et Cécile Mombong Kerr. Ceux qui ont tenté leur chance à l’émission « Le Bidule », qui en faisait partie, s’en souviendront. C’est grâce notamment à « Nzale » que les musiciens congolais m’ont découvert. J’ai revu dernièrement un re-make de Nzale trente-sept plus tard, à l’ère de la vidéo et des effets spéciaux. J’ai été quelque peu déçu. J’espère que l’ancien n’a pas été détruit ?
Nous avons aussi réalisé « Mosekonzo » lorsque Rochereau a « piqué » Sam Mangwana à Franco. Le clip débutait par une séquence où l’on voyait deux cow-boys marcher l’un derrière l’autre dans un suspense comme dans les westerns. Celui qui était derrière fit tournoyer son lasso, le lança sur celui qui cheminait devant, lui emprisonna le cou et l’attira vers lui. Les deux faux cow-boys se retournèrent et se donnèrent une accolade. On découvrit qu’il s’agissait De Roch et de Sam. La chanson s’enchaîna tout de suite après. Ce clip n’est pas passé à la télé. Il était destiné à être fut diffusé pendant des semaines au Cinéma Palladium en lever de rideau de la programmation habituelle. Ce qui fut fait. De quoi mettre Franco dans tous ses états ! Vous l’avez deviné, « Mosekonzo » contient le mot « ekonzo »
Nous nous sommes retrouvés plus tard, Rochereau et moi, lors de l’inauguration de la Cité de la Voix du Zaïre. Bien que je fus le réalisateur coordinateur de l’événement, le show et clou de la soirée, exécuté par Rochereau et ses Rocherettes, fut réalisé par Éleuthère Lutu Mabangu, un de ceux qui m’ont appris le métier; ce dernier fit appel à moi pour agir à titre de son assistant-réalisateur. Je me souviens que la soirée commença par la chanson « Ata ndele » de Adou Elenga pour se poursuivre avec « Leridi », « Recensement Olympia », « Soweto » (le titre m’échappe mais on y parlait de l’Afrique du Sud) et autres.
J’apprécie particulièrement Tabu Ley. Si je dois décrire son oeuvre, à part ce que tout le monde sait - c’est à dire à la fois un très grand auteur, compositeur, chanteur, arrangeur et chorégraphe- je retiens surtout de lui cette joie de vivre qu’on retrouve dans ses chansons. Il prend presque tout avec un grain de sel. Certains l’ont même traité de frivole. En voici quelques rappels.
Il nous en a gâtés avec l’attrait des belles choses. Il a fait saliver bien de ceux qui n’avaient pas les moyens de mener la belle vie en faisant l’éloge de: le look ( même s’il n’a pas créé un style particulier comme Wemba avec la Sape), l’oseille, le luxe, la bonne bouffe, les belles voitures, les boîtes de nuit et les randonnées dans : « Amour fou », « Londende », « Nganga ya Mazda », « Sawa », « Amicale Lipopo », « Mocrano », « Toyota », « Mokolo nakokufa », « Café Rica », « Zando ya malonga », « Mon mari est capable », « A la Santé », « Club 53 », « Nakende Mboka Lipopo », « Café Rio », « Rendez-vous Chez-là-bas », « Permission », »Mutambula », etc.
L’amour chez Rochereau est fait de belles paroles, genre baratin : « Seli-Ja », « Chéri Samba », « Silikani », « Mundi », « Mukala », « Kelhia », « Mwanke », « Connaissance koyebana », etc.. Les peines d’amour: « Sorozo », « Muasi abonga na mobali », « Suke », « Makfe », « Kinshasa », « Matinda Mathi », « Mimi Ley », « Baboka », « Amour Nala », « Libala ya maloba », « Kanda te, zuwa te » (Kiese Diambu), « Chérie Mado », etc, ne semblent pas profondes. C’est rarement le grand chagrin qui fait verser des larmes et fait perdre du poids comme celui chanté par Lutumba (« Kadima », « Maya », « Verre cassé », « Eau Bénite », « Dati Pétrole », etc., Rochereau est un romantique, certes, mais pas un fataliste. Là où il devient cependant pathétique, c’est lorsqu’il pleure des êtres chers : « Kashama Nkoy » (un ami d’enfance), « Karibu ya Bintou » (une de ses danseuses), etc…Vous sentez alors qu’il est aussi capable d’exprimer sa profonde douleur.
Comme tous ses homologues contemporains, Tabu Ley ne put s’empêcher de se livrer à quelques satires: « Likala ya moto », « Mystère », « Mokitani ya Wendo », « Mongali », « Mbanda monument » (il paraît que c’est en rapport avec Bobi Ladawa et Susanne, la sœur d’Antoinette Mobutu), Mosolo, Ekeseni, mais ce fut de façon plutôt subtile même si personne n’était dupe comme dans le cas de Mongali avec Attel Mbumba et Likala ya moto avec Nico Kasanda.
Parlons à présent de l’homme. Dans un pays comme la R.D.C. où les rumeurs circulent plus vite que le vent, un artiste comme Rochereau, qui a tant d’années de carrière derrière lui, ne peut pas être épargné.
Personnellement, Ley et moi nous entendions à merveille. J’apprenais des choses sur son compte, comme c’est le cas avec toute personne en vue, mais je me suis bien gardé de lui en parler. Dernièrement, des musiciens ont défilé à l’émission « Bakulutu » Tout le monde sait ce qu’ils ont raconté à propos de Sangana, Karé et autres auteurs compositeurs qui se sont dit floués par le Seigneur Rochereau. Inutile d’y revenir. De toute façon, il n’est pas le seul.
En tout cas, si j’avais à lui poser des questions, au nom des mélomanes avides de connaître certaines vérités et de vérifier certains « on dit », il y en aurait des tas dont je présente juste quelques-unes, les plus en vogue à l’époque.
Je commencerais par ses relations avec ses collaborateurs et musiciens. Beaucoup de collaborateurs l’ont quitté. Seli-Ja, son impresario avec qui il a composé un tandem du tonnerre, est parti ; Roger Izeidi s’est converti en grossiste revendeur de la bière Primus sur la 13ème rue à Limete ; son soliste Guvano s’est réfugié à Kananga, où il serait devenu journaliste, changeant carrément de métier (d’aucuns ont prétendu que c’est pour une histoire de fétiches ?); Sam Mangwana a joint deux fois son orchestre et l’a quitté ; Pépé Ndombe s’est retrouvé chantant « Nzela ya Bandundu » dans le Tout-Puissant O.K. Jazz et il est resté fidèle à sa nouvelle formation (Bana O.K.) jusqu’à ce jour ; Nico Kasanda et Kwamy ont effectué chacun un retour raté ; Papa Wemba aussi a été de passage et il a laissé sa marque avec « Fleur rose » Et que dire d’Empompo Lowayi alias Deyes dont il m’a confié un jour « Mansé (c’est ainsi qu’il m’appelle), « Empompo : très nécessaire » Ceux qui le connaissent bien savent qu’il a emprunté cette expression de M. Hirosé, un Japonais qui fut très fanatique de lui, pour qui il y a trois sortes de gars en affaires. On est soit pas nécessaire, soit nécessaire, soit très nécessaire. Michelino Mavatiku, Dizzy Mandjeku. Lokasa, etc…ont aussi plié bagages. Le Seigneur Ley est-il un égocentrique doublé d’un mauvais créancier, d’où les sobriquets Kasongo et Mampuya ?
J’ai connu une résidence sur la 10ème rue à Limete où il habitait avec sa famille et où il avait également installé son quartier général. D’ailleurs, il y a caché Sam Mangwana au moment de sa première désertion de l’O.K. Jazz. Cette résidence appartenait, paraît-il, à l’ambassadeur père de Théthé, sa femme ? Que faut-il penser des déclarations de Franco faites à Variétés Samedi Soir, des années plus tard, se moquant publiquement de lui en disant qu’il suivait l’émission à partir d’une petite chambre d’hôtel, ceci pour dire qu’il n’avait pas de résidence fixe ?
Il a composé Mongali et Leki ya Mongali suite à une dispute avec Mbumba Attel, son soliste, un gars de N’Djili, à qui il disputait une blonde. Il paraît que Mimi Ley a eu le même genre de problème à propos de l’une des sœurs Yondo Sisters. Couchait-il avec ses danseuses ? D’ailleurs, une de ses danseuses de la première heure ne s’était-elle pas immolée par le feu pour lui ?
Soki Vangu, furieux, est venu un dimanche s’en prendre à lui à la télévision à l’émission Chronique musicale, en disant « Atika leki na ngai (Soki Dianzenza) tranquille ». Que s’était-il passé au juste ?
D’aucuns ont prétendu que son déclin a été dû au fait qu’il avait fait trop de place à Mbilia Bel ; d’autres disent qu’il a été imprudent d’accepter de former un tandem (« Lettre à M. le D.G. », « Ngungi », etc.) avec Franco, réputé pour ses maléfices. Qu’en pense-t-il?
On a prétendu que le président Mobutu l’a fait sortir de prison alors
qu’il avait été condamné dans une affaire de malversation financière,
soit en rapport avec le café, soit pour la distribution, dont il avait eu
l’exclusivité, de papiers pour imprimantes et l’enrobage de cigarettes.
S’agit-il de la même affaire ou de deux affaires ? Qu’a-t-il à répondre de ces allégations ?
Est-il vrai que son exil a été motivé par le fait que Manda Mobutu lui disputait Mbilia Bel ?
Voilà quelques questions pour lesquelles j’aimerais que le maréchal éclaire la lanterne des mélomanes.
À part ça, je lui souhaite de tout cœur un joyeux anniversaire. J’espère que, dans un élan de solidarité, la crème de nos artistes musiciens lui réservera des honneurs dus à la grandeur de son œuvre comme ce fut dernièrement le cas avec Simaro Masiya Lutumba. Mais, par-dessus tout, je prie Dieu pour qu’il lui donne la force de combiner sa carrière de musicien avec ses fonctions de vice-gouverneur de la Ville de Kinshasa, cette Lipopo Mboka ya Banganga, cette Léo-la Capitale, cette Kin-Malebo qu’il a souvent immortalisée dans ses oeuvres !