Les Congolais du ghetto.
Il y a de cela seize ans, lorsque ma fille Trophée Mansevani s’est mariée, l’église et ensuite la salle des noces ont été inondés d’invités de toutes origines. Il y avait là des Blancs francophones et anglophones, des Congolais, des Chinois, des Latinos et des gens de race noire de divers pays: Haïtiens, Camerounais, Jamaïcains, Ivoiriens, « Ndingari », etc. Tous ces invités étaient en majorité des amis, collègues de travail, voisins de quartier et des copains et copines de nos enfants. Lorsque, aujourd’hui, j’assiste à une cérémonie réunissant des Congolais, je suis surpris de constater à quel point ceux-ci semblent vivre dans un ghetto. Il est rare d’y remarquer la présence de personnes autres que congolaises. Qui plus est, des fois les Bangala se mettent entre eux, les Bakongo aussi, les Baluba, n’en parlons même pas. Les Blancs ? Les Chinois ? Oublie ça !
Je vous avoue que je n’arrive pas à comprendre ça. Nous avons souvent tendance à accuser les Blancs de xénophobie. Personnellement, je n’ai jamais eu ce problème. Partout où je suis passé, à l’université, dans les entreprises, dans mes quartiers de résidence, je me suis fait des amis de toutes origines. On dit souvent des gens de race blanche qu’ils sont indifférents et individualistes, moi, mes voisins, partout où je suis passé, m’adressaient la parole et nous sympathisions. Dans Vie et Réveil, notre église habituelle, les chrétiens de diverses races s’entremêlent : Blancs, Noirs, Latinos et Asiatiques. Cependant, quand vient le temps de se rassembler pour une fête ou autre cérémonie en dehors du culte, nous avons tendance à renouer avec nos habitudes de ghetto. Nous n’invitons même pas nos frères et sœurs en Christ des autres races. C’est cela: « Aimez-vous les uns les autres » ? Je connais des compatriotes qui travaillent ici et là et y côtoient des gens originaires de partout. Le constat est le même. Avec ça, nous nous disons intégrés ? Mon œil !
Égide, un Québécois de souche, mon dernier propriétaire et ex-collègue à Radio Canada, qui voyait des Africains défiler chez-nous, se plaignait de sa solitude. Sa femme l’a plaqué il y a bien des lunes. Il s’efforçait de se rapprocher de notre communauté dans l’espoir de dénicher l’âme sœur. Peine perdue ! Je l’ai prié une fois à m’accompagner à l’une des cérémonies où moi-même j’étais invité. À part ma femme et moi, personne ne lui a pratiquement adressé la parole. Et, comme toute la salle parlait lingala et que pour lui c’était du sanscrit, il en est sorti très déçu
Je vous ai dit dernièrement comment, en 1971, à mon retour de Paris et à mes premiers pas à Télé-Zaïre, j’ai envoyé promener monsieur Haas, un expatrié qui se donnait trop d’airs. Moi, je n’ai jamais cru à la suprématie de la race blanche sur la nôtre. Lorsqu’un Blanc essaie de me la pomper, je lui rabats aussitôt son caquet. Cela ne m’empêche pas d’avoir plein d’amis de race blanche. On s’invite mutuellement, on blague, on danse, on s’amuse…mais on se respecte.
J’observe de loin ce qui se passe chez-nous au pays dans mon domaine. Je me rends compte que certains scénaristes occidentaux ont actuellement la cote. Je ne suis pas contre. Néanmoins, je reste convaincu que ces expatriés ne peuvent comprendre et exploiter toutes les subtilités de notre culture. C’est comme si un auteur compositeur belge voulait composer comme Lutumba ou Emeneya. Je lui dirais: Es-tu fou, toi ? Vas-y ! Mais tu ne feras jamais comme eux !
Alors, je crie à mes compatriotes auteurs et scénaristes : « Réveillez-vous ! »
Ce sont deux de mes professeurs de maîtrise de l’Université Laval qui m’ont conseillé de tenter de ma chance en Amérique du Nord. Voilà pourquoi je n’ai pas regagné la R.D.C. Et pourtant…Si vous saviez ce que j’ai enduré ici à cause de la xénophobie, du protectionnisme et du chauvinisme locaux ! J’ai perdu beaucoup de temps jusqu’à ce que je décide de me tourner vers les États Unis où ce phénomène est plutôt rare. Et bingo ! Là-bas, vous êtes apprécié selon votre cerveau et non selon votre race ni vos origines. Chaque fois que je rencontrais le griot Marcel Kuyena Muzita du temps où il venait faire un tour à Télé-Zaïre, il brandissait son majeur et son index en signe de victoire, fermait les yeux à la manière de l’animateur Kalala Tshima Tshinda, comme un prophète, et il me disait : « Les nuages essaient de cacher le soleil mais celui-ci finit toujours par percer ! » Je ne le lui faisais pas dire!
Mes chers amis, l’Afrique a trop souffert de la colonisation. Nous avons longtemps été privés de liberté d’expression et de parole. On a trop longtemps essayé de nous faire passer pour des abrutis. Aujourd’hui nous sommes indépendants. Plus personne ne peut encore nous museler ni prendre notre place, surtout pas des gens venus d’ailleurs. Je ne prône pas le chauvinisme. Mais nous devons désormais traiter avec les autres d’égal à égal dans tous les domaines, y compris s’agissant de nos œuvres intellectuelles. J’apprécie ce que Dieudonné Mwenze Gangura fait. Il faut l’encourager. J’aimerais aussi que d’autres artistes du domaine lui emboîtent le pas. Nous en avons le potentiel. « Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage ! »
Merci de votre bonne attention, mes amis et souvenez-vous-en ! Pas question pour nous de vivre dans des ghettos ! Pas question non plus de laisser des étrangers nous apprendre à exercer notre métier ! Ce temps-là est révolu !