Les précipices de Mbanza-Ngungu.

Publié le par Célestin S. Mansévani

Les précipices de Mbanza Ngungu
J’ai une belle surprise en découvrant un nouveau blog qui me cite en référence.

Que dire de Thysville de mes souvenirs sinon que, perchée sur une montagne,  c’était la ville des précipices ? Il y a celui qui séparait Nsona-Nkulu de la cité dite indigène ; il y a aussi celui sur la route de Hardy où se sont abîmés tant de véhicules et d’usagers de la route.

Si je me trompe sur certaines choses, il faudrait me le pardonner. J’avais entre huit et dix ans ! En tout cas, les bureaux de l’administration coloniale et ceux de l’OTRACO étaient situés sur une petite colline en face de la gare de chemin de fer reliant Thysville au chemin de fer Matadi Kinshasa par un embranchement de 7 km avec la gare de Muala Kinsende ex. Marchall. Thysville avait une Ville haute qu’on appelait « ville », perchée sur une grande colline,  dans une forêt appelée « Noki » avec ses résidences de style colonial et des magasins où s’accrochait de la poussière rouge. En venant de la cité, laissant le marché à gauche, après avoir traversé le chemin de fer, s’étendait une rue qui montait à gauche et menait à une clinique, C’était à l’extrémité gauche du centre-ville. Plus loin, plus à droite, derrière les bureaux administratifs, se trouvait une sorte de parc avec un terrain de football, un de tennis et un snack-bar pour la population blanche de l’époque.

Venait ensuite la Ville basse ou cité indigène où vivait la majorité des habitants avec d’une part, à droite en allant vers le camp Hardy la cité indigène proprement dite ou « sanzela », avec des constructions de tous genres, et d’autre part deux camps, cités dortoirs pour ses travailleurs indigènes de l’OTRACO, tous deux situés à Sona-Nkulu. L’un abritait des travailleurs cols bleus et l’autre des cols blancs ou clercs (kalaka) Nous résidions  dans ce dernier, coincé entre les villages Kimuingu et Mpete ainsi que le camp militaire Camp EFATBL. Parmi les quelques voisins, dont certains n’étaient  pas des Congolais, et dont les noms me reviennent vaguement, figuraient Joseph Matuawana, son frère Joseph Muayi, Charles Manuel (Angolais mort de folie), Clément Lubaki, Léopold Majalas, un certain Baros, puis Joseph, chef de gare qui a quitté pour ouvrir l’hôtel Jocol (Joseph et Colette) à Kinshasa. Plus tard, nous avons déménagé dans un nouveau camp annexe où les intérieurs étaient plus spacieux et plus confortables.

Bon. Revenons sur le chemin de Nsona-Nkulu. Après avoir traversé le croisement en question, le chemin se changeait en une rue commerçante avec des magasins de Belges et Portugais de part et d’autre. Cinq cent mètres plus tard, à sa crête, sur la droite, se trouvait le terrain de football, devenu stade,  où l’équipe locale, les Diables rouges, évoluait, elle et les autres équipes locales. Derrière s’étendait  l’hôpital de Sona-Nkulu, un grand et beau complexe. Le stade de Nsona-Nkulu avait sa réputation.  L’équipe locale y perdait rarement ses maths.  Lorsque la victoire lui échappait, un des défenseurs, en dégageant son camp,  envoyait sciemment  le ballon au cimetière tout proche. On devait chercher le ballon quelques minutes et lorsqu’il revenait en jeu, le vent tournait (sic) Vous voyez que les mythes existent partout. Il existait un 2ème stade de l’autre côté du grand précipice (« yenga » séparant Sona-Nkulu de la partie extrême gauche de la cité indigène où se trouvaient un  dispensaire et un foyer social en face de l’avenue Severins, je crois. 

Mbanza-Ngungu doit aussi sa réputation à ses grottes. Je n’ai malheureusement pas eu l’occasion de les visiter. Si mon père avait encore été là, nous y serions sûrement allés ensemble. Et puis…J’avais 10 ans quand j’ai quitté définitivement la ville. J’y suis retourné quelques fois pour d’autres raisons. Plusieurs fois, ce fut lors de déplacements du F.C. Daring Imana qui y rencontrait des équipes locales, deux fois à l’occasion de funérailles de parents.

Cette ville a aussi eu  ses célébrités. M. Navaud, qui habitait dans une enceinte en face du stade de Sona-Nkulu, était responsable des deux camps habités par les employés de l’OTRACO. J’ai connu un célèbre joueur, un certain Amara. Il n’était pas Congolais mais c’était un très grand footballeur. Il avait son frère aîné, Henri Sidi, un grand garagiste. Thysville avait son équipe de football interafricaine où il évoluait avec Mpakasa, le père de Raoul Kidumu (pas certain), M. Bravo, un commerçant portugais, gardien de buts et père de Marie-Thérèse Sengo, condisciple de ma sœur Marie-José Dikumba et future épouse de feu le bourgmestre de NDjili Georges Luemba.

La position stratégique de mon père au bureau d’embauche lui avait permis de se créer de bonnes relations. Il m’amenait souvent les fins de semaine visiter des amis dont les chefs des villages  Boko et Mpete. La route qui menait vers le Camp Hardy (Colonel Ebeya) à droite et le village de Loma à gauche recelait un virage dangereux surplombant un grand précipice (yenga) où se sont abîmés tant de voitures et camions causant de nombreux morts.  Sur ce tronçon de route, tous les chauffeurs roulaient au ralenti, retenant leur souffle.  En contrebas toutes ces carcasses de véhicules ressemblaient à un cimetière intimidant.

Ma mère, Thérèse Nsemba alias Lili, adorait aller dans la savane, les samedis après-midi, faire la chasse aux rats et cri-cri en creusant des trous avec sa houe. Des fois elle et  mes sœurs Cécile et Marie-José cueillaient des champignons, des fois elles coupaient du bois et en ramenaient des fagots sur leurs têtes. On a souvent croisé de gros serpents noirs, les mambas (mbamba) Ma mère n’en avait pas peur du tout. Tout ce qui lui foutait la trouille, c’était les hiboux et les chenilles !  Moi, ce dont j’avais peur, c’est me piquer à cette épine dont la plante servait de clôture des parcelles.
En semaine, maman me réveillait à 5 heures du matin pour lui tenir compagnie alors qu’elle préparait ses beignes (mikate) qu’elle allait vendre au marché à la levée du jour.  Nous habitions tout près d’une forêt d’eucalyptus. Des hiboux venaient souvent se poser sur l’un ou l’autre de ces grands arbres et poussaient des hululements. Ma mère en avait une frousse bleue. Cela ne l’empêchait toutefois pas de me débiter ses contes pour me tenir éveillé. Je ne me suis jamais ennuyé avec elle.  Elle avait le don de la description, de la comédie et de l’imitation. Bomengo a sûrement hérité d’elle!
Mon père et ma mère m’ont super-protégé. J’en ai profité sans doute  pour mener la vie dure à d’autres garçons de mon âge. Je me battais tous les jours soit à l’école, soit sur la route, soit encore dans notre quartier. C’était comme une maladie. Le problème avec moi, c’est que des fois je me faisais casser la gueule. Cependant, le lendemain, j’allais attendre l’autre sur son passage et je remettais ça, jusqu’à ce que j’aie le dessus. Il y a eu des gars qui, fatigués de se battre, me disaient : « Bon. Ça va. Frappe-moi ! Tu as gagné ! » C’est une phrase que je n’aimais pas entendre. Il fallait que je gagne sportivement. Dès que je devinais que l’autre était plus fort que moi mais qu’il s’était expressément fait battre, je m’énervais et je lui laissais une cicatrice pour que les autres garçons ne s’avisent pas à se laisser volontairement tabasser.
J’étais vraiment odieux, aux dires de mes grandes soeurs et tous ceux qui m’ont vu grandir. J’aurais pu aller cent fois en prison mais j’étais trop jeune et mon père avait le bras très long. Si du côté des colons il avait des appuis, du côté indigène aussi il avait ses relations dont avec le chef coutumier Kinzonzi, père de feu le professeur et ministre Venant Patrice  Kinzonzi, ainsi que d’autres notables.

Comment passer sous silence les airs de musique que j’entendais à la radio, à savoir le groupe San Salvador, Paul Mwanga, Adou Elenga, Lucie Eyenga et Wendo ? D’ailleurs, ce dernier vint un jour  présenter un spectacle à Thysville. Il fut accueilli en héros. Toutes les femmes de mauvaise vie lui couraient après alors qu’il circulait en ville sur le  tipoye  qu’on lui avait fabriqué comme un vrai roi. À l’époque, les phonogrammes étaient en vogue et les  indigènes roulaient tous encore à bicyclette, d’où la chanson : « Umbanzanga e moyo, e kwale, tata kolodoni wayiya e mvelo e, umbanzanga. »

Je  me souviens aussi des fréquentes alertes au « Mundele ngulu » et  de cette rumeur de cannibalisme durant la construction du chemin de fer Kinshasa-Matadi. Cette dernière a d’ailleurs inspiré une chanson qui disait :
« Kala kikadi ye ngangu ko, nga bangala bandidi e, kala ngangu eh !
 Eh ! Eh ! .Kuenda kuame ikuenda eh ! Kala ngangu eh ! »
Il faut dire que ceux qui ont creusé ce fameux chemin de fer n’étaient pas que des Congolais. Mais, à l’époque, tous ceux qui n’étaient pas des Bakongos étaient considérés comme des Bangala.
À la fin de l’année 1952, la direction générale de l’OTRACO et tous ses employés furent transférés à Kinshasa dans l’actuel Building Onatra. Pendant que tout le monde  déménageait, mon père, lui, tomba malade et resta dans le coma pendant au moins une semaine. Il en sortit mais il dut prendre sa retraite anticipée. Il me laissa  entre les mains de cousins éloignés  qui étaient des gens ordinaires et ne pouvaient pas me protéger comme il l’avait fait. Je passai une année 1953 très difficile. Dès l’obtention de mon certificat du primaire, je partis passer un examen d’admission à Tumba où je fus admis en 6ème année primaire avant d’être transféré, en compagnie d’Albert Mavakala,  au Collège de Mbansa-Mboma, suite à un échange de quatre élèves, deux de chaque côté, entre les diocèses de Kisantu et Matadi. À vrai dire,  je n’en ai jamais compris le mobile.  Le destin, sans doute.
Depuis lors, le reste de ma vie s’est déroulé entre Kinshasa où je passais mes vacances chez mes sœurs et cousins, à Mbansa-Mboma au Collège des Pères Jésuites où j’étudiais à temps plein ainsi qu’à Songa-Lumueno, le village de mon père, où je passais quelques semaines de mes grandes vacances. Mais je n’oublierai jamais Thysville. C’est là que j’ai fait les premiers pas de ma vie. C’est là que mes quatre-cents coups et ceux sur ma gueule m’ont appris à vouloir gagner et à persévérer. C’est là que mon rôle d’acteur  dans « Nsweswe ya nsusu » - qui sait ? -, les contes de ma mère et la musique des Tango ya Bawendo m’ont sans doute ouvert, sans le savoir, la porte des artistes.
Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article