Les larmes de Franco Luambo

Publié le par Célestin S. Mansévani

LES LARMES DE FRANCO Luambo.
À l’occasion des manifestations entourant la célébration du 20ème anniversaire du décès de Franco Luambo Makiadi, je me joins aux millions de compatriotes et mélomanes qui fêtent sur place ou qui suivent l’événement à distance.
Je vais peut-être vous surprendre mais Franco a contribué de beaucoup dans mon subconscient à l’orientation de ma carrière et surtout celle d’auteur scénariste. Il est vrai que les études gréco-latines m’ont ouvert le chemin de la description, de la poésie et de la rhétorique mais auparavant, lorsque j’avais huit ans, c’est ma mère, Thérèse Nsemba, qui m’avait  gâté en racontant des contes de chez-nous, inspirés de la vie paysanne de nos ancêtres quelquefois personnifiés par des animaux. Elle l’a fait avec mes sœurs aussi dont Cécile Kiandumba, notre aînée, la « Mama Kulutu » de Lisapo ongee, et Léontine Kedia, alias Bomengo. Quand j’ai eu douze ans, c’est Franco Luambo qui a pris la relève de ma mère avec ses chansons qui décrivaient les douleurs infligées par une séparation. À cette même époque, mon père, Léonard Ndongala, un des cadres de l’Otraco (Onatra), avec qui j’étais très attaché, prit sa retraite anticipée pour cause de maladie et me laissa en ville aux mains de la parenté. Ce fut pour moi une dure réalité. C’est comme s’il était mort (Ah ! Nazabgi tata ! )  Ainsi, les chansons de Franco résonnaient dans mon subconscient nuit et jour. Même si l’auteur compositeur lui-même  s’est défendu plus tard de ne pas chanter l’amour en disant « Elongi eboya koyemba l’amour », personnellement je n’y ai jamais cru. Le Luambo des années 50 - 60 et son écurie, à savoir Vicky, Édo, De la Lune, Célestin et autres  m’ont appris que la vie n’était pas toujours faite de roses et que les déceptions, les trahisons, les tromperies, la jalousie et l’hypocrisie faisaient  partie de son quotidien. Parmi les boléros, qui aujourd’hui ont disparu de notre musique -hélas ! - , je citerai: Mbongo na ngai Yudasi, Mabe nde kolimua, Ah! Pauvre de moi !  Ah ! Nazangi tata, Oyangani ngai, Zonga Vovon Mélancolie, Linga ye to linga ngai, Ah ! Catharina, Maladie ya bolingo,  etc. et parmi les rumbas Lina, Aimée wa bolingo, Coco wa ngai, Ndima ngai,  Ozali se wa ngai Limbisa ngai tata, Télégramme maloba mokuse, Nabala ata voyou, Didi, Alphonso, Hélé wa bolingo et autres.
Qu’on l’aime ou qu’on le déteste, Franco a abordé au cours de sa carrière des thèmes et vécus de la vie quotidienne qui pourraient inspirer pas mal de scénarios  de films : Zuani nabala na mbongo, Catherine Ndoki, Alphonso, Bolingo ya bougie (Kwamy), Nalingaka yo te, Libala nayaki, Flora, Nakoma mbanda ya mama ya mobali. Ne prenez surtout pas mon opinion sur ses oeuvres pour les critiques d’un connaisseur. Je n’ai jamais appris la musique ni pris des cours de critique de musique. Je suis un mélomane servi par la curiosité et la chance d’avoir un moment fréquenté nos musiciens. À part ça, je suis bien ordinaire. Quand je parle d’un artiste auteur, je me mets dans sa peau. L’une des choses que j’ai apprises dans mon métier à moi c’est qu’il faut toujours laisser libre court à l’imagination. Quand vous créez une intrigue, il ne faut jamais vous demander ni si c’est faisable ni combien ça va coûter ni si la censure va vous sanctionner. Franco  fut un des ces artistes doté d’une grande imagination et un de ces curieux qui avait le sens de l’observation. Il a été en plus été servi par sa facilité à avoir accès à toutes les couches de la société.
Quand je l’écoute, je me souviens qu’il a beaucoup souffert en début de carrière. La perte de son père (Nazangi tata), son peu d’instruction (Nabala ata voyou), sa pauvreté (Nyongo na yo nakofuta te) et son amour pour déçu pour Joséphine alias Majos (Kenge oyei elaka te) l’ont profondément marqué. Je pense même que, à cause de la perte de celle-ci, il était mal marié (Ngungi) En tout cas, à travers ses satires, je le vois s’en prendre soit ouvertement soit ironiquement soit encore subtilement aux uns et aux autres selon le cas: aux femmes infidèles Mamou, Mado), à celles de mauvaise vie (Quatre boutons, Ngai Marie nzotu ebeba), à celles qui sont cupides (Farceur), etc. ainsi qu’aux hommes riches (Loboko), à ceux qui sont ingrats (Chicotte), aux hypocrites (Mboko oyo), aux profiteurs (Mario), aux colporteurs(Timothée abangi makambo) et autres. On le disait arrogant et égocentrique. Et pourtant, Franco avait un grand cœur. Savez-vous combien de musiciens sans emploi il a recueillis dans l’O.K. Jazz  dans les années 80? Et vous êtes-vous demandé d’où lui venait le succès de son ensemble ? Il a su s’entourer et laisser ses musiciens exprimer leurs talents : Jean Munsi Kwamy  (Sabina el Kwamy, Bolingo ya bougie, Mivais témoin, Linda-Linda) ; Mulamba Mujos (Chéri Zozo,  Mi pobre Mujos, Tuna Majeda, Tango ya Bawendo ; Verkys (La vérité de Franco) ; Chécain (Malou na Calebasse) ; Michel Boyibanda (Samba tokosamba, Thérèse nakokanela); Youlou Mabiala (Kamikaze, Obimi mbwe), Mavatiku Visi (Salima), Sam Manwana (Coopération), Josky Kiambukuta (Faria, Lukusa Tanzi), Pépé Ndombe (Mawé, Nzela ya Bandundu), Ya Ntesa (Mouzi, Bina na ngai na respect). Ne parlons même pas du grand poète Simaro Masiya Lutumba (Cédou, Mabele, Ebale ya Zaîre,  Eau bénite, Merci bapesa na mbwa, Dati Pétrole, Kadima, Mbongo, Maya, Verre cassé, Mbawu nako récupérer yo, Nganda lopango bateka, Sylvain, Mandola…ça n’en finit plus…Ces musiciens signaient en tant qu’auteurs !
Franco aimait-il l’argent ? La réponse nous vient de lui-même. Il a chanté un jour, s’en prenant à un honorable président de l’assemblée nationale : « Bato bokola na mpasi, tika bozwaka » Et pourtant, c’est lui-même, Franco, moto akolaka na mpasi » Cet exemple nous démontre que le visage que le Grand maître Luambo arborait certains soirs était en réalité un masque. Ce fut plutôt un homme frustré, continuellement sur la défensive (Course au pouvoir),  prêt à mordre (Chicotte). Pour cela, il était prêt à faire croire aux intouchables qu’il était de leur côté, quitte à leur soutirer de l’argent alors que, au fin fond de son cœur il les haïssait proprement. Il m’a parfois rappelé le renard de la fable. Tenez, un jour, avant de me rendre chez-moi au bout de la 12ème rue, je passais devant sa résidence sur la 13ème avenue à côté de l’École maternelle Masamba. Il était entouré de quelques-uns de ses musiciens dont Bialu Madilu, Josky Kiambukuta et Chécain Lola. On se dit bonjour et il me taquina tout bonnement  à la rigolade: « Comment un cadre de la télé comme toi peut-il se balader à pied ? En tout cas, na mboka oyo tribalisme esila mais tribalisme ezali » Je ne relevai pas. Ce ne fut pas de la  provocation puisqu’il m’invita chez Un-Deux-Trois pour le lendemain. J’y allai et il me remit une somme d’argent qui me permit de m’acheter une nouvelle télé. Il ne me demanda aucun service en retour. J’entrai quand même de plus en plus dans ses bonnes grâces. Je le rencontrai pour la dernière fois en 1983 à Bry-sur-Marne en France durant mon stage de cadre supérieur de télé. Il vint y faire un tour et nous causâmes pendant une quinzaine de minutes. Nous espérions tous deux que je regagnerais le pays après mes études. Hélas ! Le sort en décida autrement.
Bon. Revenons à ce monument de notre musique. Je n’ai jamais ajouté foi aux dires des mauvaises langues qui l’accusaient d’être mobutiste comme il le claironnait lui-même à qui voulait bien l’entendre. Il ne fallait pas le tenir au mot. C’était de l’antiphrase! Il voulait tout simplement qu’on lui foute la paix dans un régime où finalement, comme il l’a chanté lui-même dans « Candidat na biso Mobutu ! », tous les Zaïrois, tous âges, sexes, professions et animaux domestiques confondus, étaient militants du M.P.R. et mobutistes de fait. Il fallait savoir lire entre les lignes pour déceler l’ironie contenue dans cette chanson de propagande politique. Au fait, qu’il ait fait la propagande de Mobutu ou pas, cela n’aurait rien changé ! Aujourd’hui, nous en voulons aux musiciens qui se font graisser la patte par des « mapeka » avides de « mabanga » Lui aussi a eu sa façon de faire. Peut-être n’avait-il pas d’autre choix ? D’aucuns insinuent qu’il a fait voyager des tueurs de Mobutu avec des passeports de ses musiciens. J’ai même entendu, sur « Mboka Mosika », le blog de  Le Messager, je crois,  le témoignage de quelqu’un qui affirmait que des opposants au régime le coincèrent une nuit en Europe sur une route déserte et qu’il dut son salut à un de ses gardes de corps ? Je vous poserai à mon tour une question : De quoi Madrandele Tanzi, le colonel Nzabi, le major Mpongo  et Poto Galo sont-ils morts ? Pouvait-on refuser une mission de Mobutu ? Et puis, quoi ? Est-il le seul Zaïrois (Congolais) qui se soit montré opportuniste ? Dans ma langue natale, il existe un proverbe bien connu qui dit : « Nsi ya nsiku, nsi ya dila » (Dans un pays de dictature, il faut savoir comment tirer son épingle du jeu)  De toute façon, si l’on se fie à certains bobards (L’affaire Ebale mbonge), il semblerait qu’il ait finalement payé de sa vie sa lune de miel avec Mobutu. Il paraît que sa mère a même failli cracher le morceau lors de son enterrement au cimetière de la Gombe. Et que dire, s’il faut se fier aux confessions de Sakombi Inongo, de certains de nos leaders même les plus vénérés qui léchaient pratiquement la main sinon le cul de Mobutu ? Et pourtant, nombre d’entre eux sont revenus au pouvoir !
Moi, la seule fois où je lui en ai voulu c’est lorsqu’il a chanté Eleni. Là, il était allé trop loin. C’était vraiment dégueulasse, ordurier ! Mais pour en arriver à une telle bassesse extrême, il devait être « en maudit » (en colère) contre quelqu’un. On l’a vu à la fin de sa vie. Il tirait à boulets de canon sur tout ce qui bougeait, si l’on se fie aux  chansons «Très fâché», «Très impoli», «Mamou», «Mario», « Non ! » , « Balobi » etc. il cherchait sûrement  de faux moutons noirs sur qui déverser son fiel et ce, dans le but de se défouler de sa propre frustration longtemps contenue.
Quoi que nous en disions, l’œuvre de Franco fut de toute sa vie le miroir de notre société de son époque: un pays qui avait de plus en plus perdu ses valeurs au point que tout le monde se prostituait au propre comme au figuré. Certains d’entre nous l’ont soit mal compris soit mal jugé. Il est vrai qu’il disait parfois certaines vérités qui n’étaient pas bonnes à dire mais, et surtout, il a pu ironiquement et subtilement se servir de son art pour se venger d’une part de ceux qui l’ont personnellement persécuté et d’autre part de ceux qui opprimaient le peuple. Vous savez ? Écrire un livre, un film ou une chanson est souvent une façon de cacher et réprimer un sanglot! Le grand héritage que Franco nous a finalement légué, ce n’est ni son argent ni ses talents de musicien ni ses « mino ya diamant » ni sa réputation mais plutôt ses larmes…
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