C'était trop beau

Publié le par Célestin S. Mansévani

C’était trop beau…

 

L’article de Crispin-Régis Lukoki, paru sur le blog  Mboka mosika, qui fait état de l’exploitation dont a été victime Pierre Kazadi alias Chantal ne m’ont pas fait sourciller. Et pour cause ! La plupart de nos grands musiciens se sont à un moment ou un autre approprié les œuvres de leurs musiciens ou même de personnes inconnues. Le Grand Kallé, Le Grand Maître Luambo, le Seigneur Ley, Bokoul Papa Wemba, le poète Simaro Masiya, Verckys Kiamuangana et autres, presque tous sont passés par là.

 

En ce qui concerne le Dr Nico Kasanda, il n’est un secret pour personne qu’il a été un virtuose de la guitare solo depuis qu’il évoluait avec l’African Jazz mais il ne s’était jamais révélé grand compositeur. Forcément, les chansons qu’il a signées dans Fiesta Sukisa n’étaient pas forcément les siennes. C’est facile à comprendre. Les chefs d’orchestre, qui avaient des sous pouvaient facilement acheter les droits d’auteur des jeunes arrivants qui, fait tout à fait logique, logeaient le diable et ne pouvaient pas tellement revendiquer leurs droits de peur de se voir indiquer la porte de sortie. Imaginez-vous ! J’ai fait la promotion à un moment donné de la chanson « Bombanda compliqué » exécutée par le Trio Mamaki. C’est une composition de Ya Tamba, un garagiste qui avait son garage au coin des avenues Bokasa et Cabinda, si mes souvenirs sont bons. Je m’y rendais souvent. Il me recevait aussi parfois chez-lui sur l’avenue de la Victoire tout près de la rivière Kalamu en face de la Cité Nicolas Cito, devenu Camp Kauka par la suite. Lorsque cette chanson est sortie, il a eu l’honnêteté intellectuelle de m’avouer qu’elle avait été composée par Lukoki alias Diatho et qu’il en avait acheté les droits ! Cela nous ramène une fois de plus au sort de nos musiciens peu fortunés qui sont prêts à se faire des compromis, à leur corps défendant,  pourvu de survivre. Ne dit-on pas, en effet, que « Ventre affamé n’a point d’oreille » ?

 

Revenons au cas de Chantal. Je l’ai connu par l’intermédiaire de Sangana, un N’Djilois. J’allais souvent au concert de Fiesta Sukisa à l’époque où La Suzannella Maison Mère se trouvait sur la 7ème rue à Limete, à droite en venant de Yolo, après avoir gravi la pente sur Bongolo, juste après la célèbre « Zamba ya Avocat » Il y régnait une ambiance à tout casser.  À une époque donnée, après le concert, Chantal et Sangana allaient coucher chez-moi à N’Djili. J’habitais une maison appartenant à la commune entre le dispensaire et la succursale de la Regideso sur la route reliant le quartier 3 au marché du quartier 7. C’est d’ailleurs en ce temps-là que Sangana a composé la chanson « Marie Nella », dédiée à une copine à lui qui était domiciliée au quartier 1 et où il disait à sa blonde « Rendez-vous ya suka epai ya Second » J’ai même failli avoir une prise de bec avec Dr Nico qui s’était mépris sur ma moralité.

Plus tard, lorsque nous habitâmes Limete non loin l’un de l’autre et que nous devîmes copains, le célèbre « dieu de la guitare » me l’avoua.

D’ailleurs, pour me taquiner, il m’appelait parfois « Marie Nella » Il faut dire que le Dr Nico que j’ai fréquenté à la fin des années 70 avait pratiquement perdu sa motivation professionnelle, rongé à la fois par le souvenir de son épouse mulâtresse qui lui avait été arrachée par le Dr Nguente et par le fait que son étoile ne brillait plus au firmament. Ceux qui connaissent la chanson « Ekeseni » n’ont qu’à faire un rapprochement avec l’autre guitariste solo qui habitait deux cents mètres en amont à côté de l’École maternelle Masamba sur la 12ème avenue. Je n’invente rien. Un jour, Rochereau ne s’est pas gêné de dire « Je sais qui a mis fin à la carrière de Dr Nico » ou encore « Ngai, okoka ngai te, nazali Moyaka (Moyanzi) Ça s’est passé avant la grande réconciliation qui les a amenés à chanter ensemble « Monsieur le D.G », « Ngungi » et autres. Le même Tabu Ley a d’ailleurs aidé Docta Kasanda à effectuer un retour sur scène, notamment avec l’Afrisa International mais ça n’a rien donné.

 

Je pense personnellement que l’orchestre Fiesta Sukisa a connu son apogée à l’époque de Chantal et Sangana  avec les chansons « Mbandaka », « Yaka toyambana », « La Jolie Bébé », « Chantal » «  Bougie ya motema », « Limbisa ngai », « Tu m’as déçu », « Marie Nella », « Je m’en fous »  et autres. Ce que j’ai retenu de Chantal, c’est qu’il était une sorte de naïf et de grand enfant. On aurait même dit un efféminé tant par ses gestes que par sa façon de parler. Je ris souvent de l’entendre chanter « Jésus likolo, biso na se » (il faut le faire !) dans « Yaka toyambana », une chanson très poétique, à mon avis. Un jour, il eut une prise de bec avec la copine d’une de mes amies et il lui dit  avec son accent kasaïen: « Yo, Nyama, nakotuba yo tonga na lisu » Figurez-vous! Nous nous le sommes rappelé assez longtemps. Une autre anecdote de Chantal, c’est qu’il rêvait d’enfourcher une mobylette où il inscrirait en gros caractères « Chantal égale Chanto » et sillonnerait les rues de la capitale pour que tous les « ngembo », ses fanatiques, le voient passer. Voyez le genre d’homme qu’il était, un gars par contre super gentil qui n’aurait pas fait du mal à une moche ! J’ai donc eu de la misère à avaler qu’il s’était fait arrêter à Kananga pour avoir fait partie d’un gang de rue. Ce n’était vraiment pas son genre. J’ai demandé à Nico Kasanda d’éclairer ma lanterne mais il semblait éluder la question.  Je ne lui en veux pas. Il n’était pas le Grand Maître Franco. Le sort final de Chantal m’est donc demeuré inconnu jusqu’à ce jour.

 

En tout cas, je garde de Chantal et Sangana de bons souvenirs qui me rappellent mes folies de jeunesse. Comme dirait Salvatore Adamo : « C’était trop beau ! »

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