Le cadeau empoisonné.
Ceux qui ont lu mon dernier article intitulé « Les Larmes de Franco Luambo » doivent m’excuser à propos de la chanson « Yimbi ko » qui aurait été composée sous le règne de Mobutu. En réalité, elle l’a été en 1958 avant l’indépendance du pays et c’est elle qui aurait été la cause de la première incarcération de Franco de Mi-Amor. Les Belges, eux, n’avaient pas été dupes et avaient compris l’allégorie. Qu’à cela ne tienne !
Je viens de voir à la télé un film réalisé par des Hindous du Canada. Il s’intitule « Le paradis sur terre » Il débutait bien. Une fille ravissante était mariée avec la pompe, le faste, les apparats et tout le mythe qui entourent les cérémonies hindoues. Hélas ! Au bout de quelques minutes, j’ai été choqué par l’accueil qui a été réservé à la pauvre fille par son mari et la mère de celui-ci. Ils se sont mis à la violenter physiquement et verbalement. Il s’agit, bien sûr, d’une mise en scène. Il n’empêche que je me suis demandé quelle place occupe la femme mariée dans les coutumes de certains pays orientaux. Dans certains cas, c’est pire que chez-nous !
Cela me rappelle à une déclaration de Pépé Ndombe Opetun à une radio de Kinshasa qui a déploré que les enfants de feu Franco Luambo n’aient pas bien géré les affaires de leur père. Je ne lui en veux pas. Qu’il me soit cependant permis de rappeler que les Bakongo sont de coutume matrilinéaire. Selon celle-ci, les enfants appartiennent à la famille de leur mère. Les biens de leurs pères ne leur reviennent donc pas en héritage. Ce sont les neveux du paternel décédé qui en héritent ou alors ses frères et sœurs. J’ai entendu dire que Simaro Masiya Lutumba et ses collègues musiciens du Tout-Puissant O.K. Jazz, dont lui-même Pépé Ndombe, ont eu maille à partir avec les sœurs de l’illustre disparu et qu’ils n’ont eu d’autre choix que de fonder leur propre orchestre « Les Bana O.K. » C’est ainsi mais on n’y peut rien.
Beaucoup de personnalités que j’ai connues personnellement dont des diplômés d’universités, qui ont occupé des postes importants dans notre pays, ont été élevés par leurs oncles. Il n’y a donc pas de quoi s’étonner qu’ils aient choyé ceux-ci en lieu et place de leurs propres pères. Je n’ai pas besoin de vous citer des exemples. Je vous en citerai quand même un cas de mes souvenirs d’antan. Ceux qui ont connu Sozameubles à Yolo-Sud savent qu’il a été riche à un moment. J’ai été un des premiers avec Franco à l’époque à avoir acheté des meubles chez ce célèbre fabriquant de meubles. Il était originaire des environs de Thysville (Mbansa-Ngungu). Tout le monde racontait à l’époque qu’il ne s’occupait pas de son vieux père qui vivait dans la pauvreté dans son village, préférant plutôt gâter son oncle maternel avec qui il était plus proche. C’est vrai. Beaucoup de Bakongo de la vieille garde sont comme lui. Ceux qui défient la coutume doivent s’attendre à des problèmes.
Moi-même, c’est mon père Léonard Ndongala Nsingani qui s’est occupé de moi et de mes sœurs et c’est grâce à lui que j’ai pu aller à la bonne école et m’épanouir. D’un côté mon oncle et mes tantes le boudaient et de l’autre ses propres sœurs et neveux lui en voulaient. Moi, par contre, lorsque j’ai débuté ma vie professionnelle, je n’ai pas fait la différence entre mes frères et cousins maternels et paternels. Et pourtant, juste à cause de cela, j’étais presque considéré comme un marginal. Ce n’est pas tout. Lorsque je me suis marié avec Jeanne Lutondo et que j’ai commencé à avoir des enfants, il y a une de mes nièces maternelles qui fait remarquer à ma fille Trophée Mansevani, encore très jeune à l’époque, qu’elle ne devait pas compter sur mes biens, ceux-ci leur revenant de droit de par la coutume. Elle parlait sérieusement.
Souvenez-vous de la chanson « Nakoma mbanda ya mama ya mobali » de Franco. Ce n’est pas le père qui cause des problèmes à sa belle-fille. C’est la mère qui veut dicter sa loi. Autant vous dire le pouvoir de celle-ci, des oncles et tantes maternels, des frères et sœurs, ainsi que des neveux et cousins maternels. Ainsi le veut la tradition matrilinéaire ! Ceux qui veulent y échapper prennent la précaution d’aller trouver un excellent notaire et rédigent un acte de succession en bonne et due forme pour mettre leurs progénitures à l’abri. Là encore, la sorcellerie s’en mêle et le danger de faillite reste suspendu au-dessus de la tête des héritiers comme l’Épée de Damoclès. La superstition fait partie de nos mœurs.
C’est vrai que les choses sont en train de changer. Il existe de plus en plus des familles où on laisse les papas s’occuper en premier lieu de leur épouse et leurs enfants sans pour autant délaisser leurs frères, sœurs, cousins, cousines des deux côtés aussi bien maternels que paternels. Le monde évolue. Il y a de ces vieilles coutumes qui méritent d’être révisées. J’estime personnellement que tout homme appartient autant à son père qu’à sa mère et que la parenté de l’un et l’autre est la sienne. J’espère que je ne me fais pas l’avocat du diable et que je ne prêche pas dans le désert.
Qu’à cela ne tienne, le régime matrilinéaire des Bakongos, dans certaines de ses pratiques, est un vrai casse-tête chinois. J’espère que le vent de changement actuel va pouvoir modifier la perception des gens sans se mettre à dos la coutume et les traditions héritées de nos ancêtres. En attendant, ne condamnez pas vite des héritiers qui se font encore délester des fortunes laissées par leurs parents décédés. Pour certaines familles traditionalistes et conservatrices, ils n’y ont pas droit et, dans le cas contraire, à l’instar du mariage hindou qui est un faux paradis sur terre, l’héritage de certains enfants bakongo constitue ni plus ni moins un véritable cadeau empoisonné !