Le culte de la peur.
Dans mon dernier article, j’ai écrit que Kele Kilaba et Mabaka, deux anciens assistants caméramans de Télé-Zaïre étaient du village « Molokaï » Ils faisaient partie des fans de Papa Wemba, bien sûr, mais ils habitaient sur la rue de la Victoire entre Kasa-Vubu et Gambela, presque à mi-chemin, l’un à gauche, l’autre à droite.
Pardonnez mon erreur !
Je reviens sur l’article « Les rumeurs au Zaïre de Mobutu » qui fait allusion à une speakerine qui aurait parlé de testicule à l’écran. Là aussi, il y a une erreur. Lorsqu’on se fie aux racontars, il faut toujours faire attention. J’étais présent quand cet incident s’est produit. J’ai oublié le nom de cette fille mais pas son histoire. Elle arrivait de Kisangani et elle venait à peine d’être engagée comme speakerine, je ne sais par qui. C’était le jour de sa première présentation à la télévision. Elle avait le trac, comme cela arrive à tout journaliste, animateur ou présentatrice à son premier test. Lorsqu’elle s’est amenée, une des anciennes speakerines, Gaby Motingia Ekonzo alias Moseka, lui a dit : « Aujourd’hui ça va être ta fête, ton baptême ! On va bien se marrer ! » La peur de la pauvre fille s’est accrue. Jusque là, rien ne laissait présager qu’elle allait craquer plus tard. Elle est descendue sur le plateau. On lui a fait son maquillage. On l’a installée devant la caméra et cadrée en plan rapproché. J’ai commencé à faire le décompte : « Dans cinq secondes…dans quatre…trois…» À cet instant, je ne sais plus qui, sur le plateau, s’est mis à lui adresser des signes. De la régie finale, je ne pouvais pas voir la scène. Je continuai le décompte: deux…un…zéro ! » Aveuglée par les projecteurs braqués sur elle et distraite par les gestes de l’autre, la fille paniqué davantage. Ce faisant, elle a carrément mal lu un des mots de son texte.
Cependant, il ne s’agit pas de « textile » qu’elle aurait prononcé « testicule » C’est le mot « œuvré » qu’elle a changé en « euvoré » Les deux caméramans, Vuda et Ileka Akovi, qui se trouvaient avec elle sur le plateau, ont éclaté de rire. La pauvre n’en pouvait plus. Elle a carrément mis ses bras devant elle pour se cacher le visage. Je l’ai aussitôt enlevée de l’écran. Le téléphone s’est mis à sonner ; le Motorolla a aboyé… Quinze minutes plus tard, Tshitenge Yesu, un des conseillers du ministre Mandungu Bula Nyati, s’est amené. Il fulminait. Pendant que la fille tremblotait de peur, il lui a pointé l’antenne de son Motorolla sur le visage et il lui a demandé : » Qui t’a engagée ? » Dans l’état d’esprit où la malheureuse se trouvait, elle avait perdu sa voix. Le conseiller lui a dit : « Je ne veux plus te voir à l’écran » La pauvre fille est sortie dehors et s’est mise à pleurer, effondrée. En début de semaine, elle a été affectée à la filmothèque. C’était quand même une fille gentille et courageuse. Elle a retrouvé le sourire plus tard. Pour rire d’elle, ses collègues l’avaient surnommée « Euvoré » Et la vie a continué. Voilà ce qui arrive lorsqu’on se fie aux rumeurs ! J’en ai fait état dans mon article intitulé « L’heure juste » J’ai beaucoup regretté ce qui est arrivé à cette fille. Tout le monde peut se tromper, surtout que c’était son premier baptême de feu. Si on m’avait demandé mon avis, je lui aurais accordé une seconde chance. Hélas !
 propos du mot « testicule », c’est un mot comme un autre. Ici, Au Canada, on parle plutôt de couilles : « Ce gars-là ne manque pas de couilles ! » Ça ne choque personne ! Nous avons tendance à pécher par excès de pudeur. Je sais que nous avons nos mœurs à préserver mais il ne faut pas exagérer.
Ici, lors des tribunes téléphoniques au cours d’émissions de vulgarisation présentées par des médecins, psychologues, gynécologues et autres spécialistes, certains mots que nous considérons comme tabous chez-nous font partie du langage habituel. Souvent, les téléspectateurs qui téléphonent n’ont pas beaucoup étudié ou ne connaissent rien aux bonnes manières ! Personne ne s’en offusque.
Je vais vous dire un secret. Avant que je devienne chrétien, en voyant la dévotion des pasteurs et des pratiquants, je croyais que couples chrétiens ne faisaient plus l’amour. La suite du temps m’a désillusionné et donné l’heure juste !
Je profite de cette occasion pour signaler un autre incident impliquant, cette fois-là, un de nos chauffeurs. Il nous arrivait, des fois, de disposer d’une voiture de transport pour le personnel d’antenne. Cela se passait bon an mal an. Un dimanche matin, nous arrivâmes à la station en retard par la faute du chauffeur. Les émissions démarrèrent donc en retard. Cette fois, c’est le ministre Bula Mandungu en personne qui intervint. Il livra le chauffeur aux soldats qui gardaient la porte de l’enceinte de la Voix du Zaïre du côté de l’entrée principale située sur le boulevard du 30-Juin, demandant qu’on lui donnât une petite leçon. Les militaires ne se firent pas prier. Ils ordonnèrent au chauffeur de se coucher à plat ventre et de ramper du bâtiment où il se trouvait jusqu’au boulevard. Une distance d’environ cent mètres ! Le malheureux dut s’exécuter. Je ne l’ai plus revu depuis. Un autre prit sa place. Il s’appelait Sébastien. Il disait en parlant de lui-même : « Sébas, l’homme qui a « folé » Marie en présence de Jésus ; Jésus sans réaction ! » On en riait. Lui non plus n’est pas resté longtemps…
Une fois, il a risqué d’y avoir accrochage entre notre voiture qu’il pilotait et celle de la police à l’intersection de l’avenue Kasa-Vubu et de la rue qui sépare Ngiri-Ngiri de Kimbangu. Il y avait deux agents à bord. Lorsqu’ils se sont approchés, ils nous ont reconnus. L’un d’eux a dit : « Vous vous croyez inportants parce que vous passez à la tété ? » Kalonji Ngoy a répondu : « Rien ne t’empêchait de venir y postuler ? » Kalonji était très connu du public puisqu’il produisait et présentait « Chronique musicale » Le policier lui a demandé : « Et toi, as-tu seulement un permis de conduire ?» Kalonji lui a ri au nez : « Faut-il aller à l’université pour avoir un permis de conduire ? » L’autre a pris la mouche. Il s’est retroussé les manches et a fait signe à Kalonji : « Bima na voiture tobunda ! » Kalonji a ri de plus belle : « Si tu es un chimpanzé, ta place est au zoo ! » Nous avons, tous, éclaté de rire. L’autre est devenu fou de rage. Il écumait. « Yaka, bima, lelo nakobeta yo » Son collègue, qui était plus costaud que lui, lui a pris le bras : « Mista, tika kaka ! » Il l’a entraîné vers la voiture de police. Imaginez-vous si une bagarre avait éclaté en plein jour à ce croisement des quartiers Kasa-Vubu, Ngiri-Ngiri et Kimbangu entre un policier et un présentateur de la télé ! Les badauds se seraient pourléché les babines en criant à tue-tête : « Ali, boum ye ! » Et ça aurait fait les manchettes !
Pour revenir à l’histoire de son prédécesseur, quelqu’un aurait été rapporté l’incident au président Mobutu. Interpellé par ce dernier, le ministre a répondu : « Il lui fallait une leçon, citoyen président. Imaginez comment les gens d’en face (Brazzaville) auraient pu interpréter ce silence de notre antenne : une tentative de coup d’état ? » Le président aurait compris son point de vue et lui aurait finalement dit : « Va-s-y quand même mollo ! » On ne peut pas dire que Mobutu n’aimait pas les journalistes !
Cependant, voilà ce qui se passe lorsqu’on développe la culture de la peur ! Tout le monde peut se gourer. Il n’y a pas de quoi en faire un drame. Mais chez-nous, à notre époque, l’erreur n’était pas permise. Pourtant, il existe d’autres façons de punir un employé notamment les sanctions disciplinaires selon la gravité du fait reproché. Non. Chez-nous, cela ne se passait pas ainsi. On avait tendance à tout dramatiser, à tout politiser. Il devait sûrement y avoir des mouchards qui allaient tout rapporter au président. Mais qui pointer du doigt ? Le mythe de la peur, entretenu par nos propres dirigeants, a quelquefois fait des victimes. L’excès de zèle engendre le culte de la peur. Et ce n’est pas bon pour le moral!